Aider les témoins oculaires à mieux décrire un visage

25 juillet 2013 par Frank Arnould

Des chercheurs français ont développé une méthode d’entretien permettant de recueillir une description plus complète d’un visage, et ce, sans perturber son identification ultérieure.

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Aussi bien les analyses d’archives policières que des études réalisées en laboratoire indiquent que les témoins oculaires décrivent de mémoire le visage d’un malfaiteur de manière précise (lire, néanmoins, sur PsychoTémoins : Fiabilité des témoignages oculaires : retour sur un drame suédois). Cependant, ces descriptions sont incomplètes et restent trop vagues et peu distinctives (Demarchi & Py, 2009 ; Meissner, Sporer, & Schooler, 2007).

En France, Samuel Demarchi, de l’Université Paris 8, et Jacques Py, de l’Université Toulouse 2, ont développé récemment une nouvelle méthode de recueil des témoignages qui permet d’obtenir des descriptions plus complètes d’un visage de la part de témoins oculaires : l’Entretien pour la description des personnes ou EDP (Demarchi & Py, 2009).

Pour ce faire, les deux chercheurs ont d’abord étudié la manière dont des personnes décrivaient spontanément des visages. L’une des stratégies utilisées par les participants à leur expérience consistait à décrire d’abord l’apparence physique générale de l’individu puis à rentrer dans les détails. La première consigne de rappel libre de l’EDP consiste donc à inciter les témoins à utiliser cette technique.

Les chercheurs ont également observé que les participants décrivaient un visage en partant du haut vers le bas. Cette stratégie avait pour effet de conduire les personnes à donner très peu d’informations sur la moitié inférieure du visage. Par conséquent, la seconde consigne de rappel libre de l’EDP consiste à inciter les témoins à décrire le visage en partant de sa partie basse puis à remonter vers sa partie haute. De cette manière, les personnes seraient encouragées à décrire de manière plus détaillée la moitié inférieure d’un visage.

Les premières évaluations de l’EDP sont prometteuses. En particulier, une expérience a révélé que des policiers français ont pu obtenir des descriptions plus complètes et plus précises concernant l’apparence physique d’un individu par rapport à la méthode standard utilisée dans les commissariats de police (135 % d’informations correctes en plus et 34 % d’informations incorrectes en moins). De plus, les descriptions obtenues avec l’EDP ont permis de mieux détecter un suspect à partir de sa description verbale.

Une nouvelle étude publiée par Samuel Demarchi, Jacques Py et leurs collègues suggèrent que l’EDP permettrait aussi d’éviter un effet pervers de la description verbale d’un visage (Demarchi, Py, Groud-Than, Parain, & Brunel, 2013). En effet, quand la description verbale d’un malfaiteur est recueillie peu de temps avant la séance d’idenfication, les témoins oculaires l’identifient ensuite moins souvent que les témoins qui n’ont pas décrit son visage : c’est le phénomène d’ombrage verbal (Meissner & Brigham, 2001 ;Schooler & Engstler-Schooler, 1990).

L’équipe française a constaté que la description verbale des visages à l’aide de l’EDP [1] ne perturbait pas la capacité des participants à reconnaitre ensuite les visages étudiés parmi de nouveaux visages. Par contre, lorsque la description était recueillie à l’aide d’une liste de contrôle (checklist), les participants distinguaient ensuite moins bien les visages étudiés des visages nouveaux. Contrairement à l’EDP, la liste de contrôle forçait les participants à donner des détails faciaux même quand ils ne s’en souvenaient pas, les conduisant à commettre ainsi un plus grand nombre d’erreurs. Aussi, ont conclu les chercheurs, ce ne serait pas le fait de décrire un visage qui perturberait son identification ultérieure, mais le fait de le décrire mal (p. 132).

Références :

Demarchi, S., & Py, J. (2009). A method to enhance person description : A field study. In R. Bull, T. Valentine, & T. Williamson (Eds.), Handbook of Psychology of Investigative Interviewing (pp. 241–256). Chichester : Wiley-Blackwell.

Demarchi, S., Py, J., Groud-Than, S., Parain, T., & Brunel, M. (2013). Describing a face without overshadowing effect : Another benefice of the Person Description Interview. Psychologie Française, 58(2), 123–133. doi:10.1016/j.psfr.2013.01.002

Meissner, C. A., & Brigham, J. C. (2001). A meta-analysis of the verbal overshadowing effect in face identification. Applied Cognitive Psychology, 15(6), 603‑616. doi:10.1002/acp.728

Meissner, C. A., Sporer, S. L., & Schooler, J. W. (2007). Person descriptions as eyewitness evidence. In R. C. L. Lindsay, D. F. Ross, J. D. Read, & M. P. Toglia (Eds.), The Handbook of Eyewitness Psychology, Vol II : Memory for People. (pp. 3–34). Mahwah, NJ US : Lawrence Erlbaum Associates Publishers.

Schooler, J. W., & Engstler-Schooler, T. Y. (1990). Verbal overshadowing of visual memories : Some things are better left unsaid. Cognitive Psychology, 22(1), 36‑71. doi:10.1016/0010-0285(90)90003-M

Mots clés :

Description verbale - Identification de suspect - Reconnaissance des visages - Entretien - Audition - Ombrage verbal - Mémoire - Cognition - Policier - Adultes

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Sous-rubrique Actualités de la recherche – Entretiens et interrogatoires

Description verbale et identification du suspect : l’ombre des mots sur le souvenir du visage


[1] Ainsi qu’une méthode reposant sur deux rappels libres successifs, sans consigne supplémentaire.