Alcool et identification d’un suspect

16 janvier 2013 par Frank Arnould

Une nouvelle étude révèle que témoins sobres et témoins alcoolisés prendraient les mêmes décisions quand ils participent à des parades d’identification de suspects.

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L’effet de l’alcoolisation des témoins oculaires et des victimes sur leur capacité à identifier un suspect a fait, curieusement, l’objet d’un nombre très limité de recherches scientifiques. À notre connaissance, la première étude a été publiée en 1990 (Yuille & Tollestrup, 1990). Les participants ont assisté à la mise en scène d’un vol après avoir consommé de l’alcool, un placebo ou en restant sobres. Une semaine plus tard, ils ont été invités à identifier ou non le malfaiteur dans un tapissage de police.

Tous les témoins oculaires ont eu tendance à commettre des erreurs d’identification au cours d’une parade composée uniquement d’individus innocents. Ce penchant était cependant plus prononcé chez les témoins ayant été sous l’emprise de l’alcool, sans être statistiquement significatif. Les témoins alcoolisés au moment des faits ont tout autant identifié le coupable quand celui-ci était présent dans la rangée d’individus que les deux autres groupes de sujets.

Dans la deuxième étude (Dysart, Lindsay, MacDonald, & Wicke, 2002), des clients d’un bar (bar patrons) ont été abordés par deux assistantes de recherche qui leur ont proposé de participer à une expérience de psychologie. En cas d’accord, ils ont été conduits dans une pièce où les attendait un expérimentateur. Celui-ci a contrôlé leur consommation d’alcool à l’aide d’un éthylotest, puis leur a présenté la photographie d’une personne. Les participants devaient décider si le visage du cliché correspondait ou non à celui de l’une des assistantes. Quand la photographie n’était pas celle d’une assistante, les sujets commettaient d’autant plus d’erreurs d’identification que leur niveau d’alcoolisation était élevé. Quand la photographie correspondait bien à celle d’une assistante rencontrée plus tôt, le degré d’alcoolisation n’a pas influencé le taux d’identifications correctes.

Une nouvelle étude sur le sujet vient d’être publiée (Hagsand, Roos af Hjelmsater, Granhag, Fahlke, & Söderpalm-Gordh, 2013). Les participants ont tout d’abord consommé une boisson contenant un niveau faible ou plus élevé d’alcool ou un jus d’orange non alcoolisé [1]. Ils ont ensuite visionné un enregistrement vidéo présentant l’enlèvement d’une femme par deux hommes, filmé selon le point de vue d’un témoin oculaire de la scène. Une semaine plus tard, ils ont été invités à identifier ou non le suspect principal de l’enlèvement. Pour certains témoins, le coupable étant bien présent dans la parade d’identification. Pour les autres, le coupable avait été remplacé par une personne innocente.

Aucune différence statistiquement significative n’a été constatée entre participants sobres et participants alcoolisés dans les deux types de tapissage. Les auteurs ont observé que leurs résultats ne confirmaient qu’en partie la théorie de la myopie alcoolique. Celle-ci propose l’idée selon laquelle l’alcoolisation provoquerait un rétrécissement de l’attention, perturbant ainsi la mémoire des informations périphériques, en épargnant celle des détails centraux d’un évènement. Elle prédit ainsi que les témoins alcoolisés devraient tout aussi bien identifier le coupable que les témoins sobres quand il est présent dans la parade, prédiction confirmée par l’étude. Elle prédit également que les témoins alcoolisés devraient moins bien se comporter que les témoins sobres quand le coupable est absent de la parade, prédiction non confirmée par l’étude.

Si experts et jurés considèrent que l’alcoolisation discrédite les témoins oculaires (Evans & Schreiber Compo, 2010 ; Kassin, Tubb, Hosch, & Memon, 2001), les auteurs de cette nouvelle expérience ont jugé qu’il était encore trop tôt pour tirer des conclusions concernant l’effet de l’alcool sur la capacité des témoins à identifier un suspect, des études complémentaires s’avérant nécessaires (p. 42).

Références :

Dysart, J. E., Lindsay, R. C. L., MacDonald, T. K., & Wicke, C. (2002). The intoxicated witness : Effects of alcohol on identification accuracy from showups. Journal of Applied Psychology, 87(1), 170-175. doi:10.1037/0021-9010.87.1.170

Evans, J. R., & Schreiber Compo, N. (2010). Mock jurors’ perceptions of identifications made by intoxicated eyewitnesses. Psychology, Crime & Law, 16(3), 191-210. doi:10.1080/10683160802612890

Hagsand, A., Roos af Hjelmsater, E., Granhag, P. A., Fahlke, C., & Söderpalm-Gordh, A. (2013). Do sober eyewitnesses outperform alcohol intoxicated eyewitnesses in a lineup ? European Journal of Psychology Applied to Legal Context, 5(1), 23-47. Accès libre en ligne.

Kassin, S. M., Tubb, V. A., Hosch, H. M., & Memon, A. (2001). On the « general acceptance » of eyewitness testimony research. A new survey of the experts. American Psychologist, 56(5), 405-416. doi:10.1037/0003-066X.56.5.405.

Yuille, J. C., & Tollestrup, P. A. (1990). Some effects of alcohol on eyewitness memory. Journal of Applied Psychology, 75(3), 268-273. doi:10.1037/0021-9010.75.3.268

Mots clés : Témoignage oculaire – Parade d’identification – Tapissage de suspect - Confrontation – Alcool – Myopie alcoolique – Mémoire –Cognition – Adultes

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[1] Le degré d’alcoolisation a ensuite été évalué avec un éthylotest.