• Accueil
  • Actualités
  • Allégations d’agressions sexuelles chez l’enfant : distinguer le vrai du faux ?

Allégations d’agressions sexuelles chez l’enfant : distinguer le vrai du faux ?

30 novembre 2010 par Frank Arnould

Selon la théorie du contrôle de la réalité, les souvenirs d’expériences vécues diffèrent qualitativement des souvenirs imaginés. Ces différences permettraient-elles de distinguer, chez l’enfant, les allégations douteuses des allégations confirmées d’agressions sexuelles ?

PNG - 47.3 ko

La théorie du contrôle de la réalité (CR) stipule que les souvenirs d’expériences vécues diffèrent qualitativement des souvenirs imaginés ou fabriqués (Johnson & Raye, 1981). Les premiers se distingueraient par un plus grand nombre de détails sensoriels, temporels, spatiaux et affectifs, les seconds, par un plus grand nombre de références à des opérations cognitives. Ces différences devraient se manifester dans les déclarations verbales de témoins ou de suspects.

A l’aide d’une grille de codage (« Reality Control Questionnaire » – RCQ), élaborée à partir de cette théorie, les psychologues Kim Roberts et Michael Lamb ont analysé, dans trois échantillons différents, les allégations d’agressions sexuelles recueillies auprès d’enfants âgés de 3 à 16 ans. Ces allégations avaient pu être confirmées ou non par des preuves indépendantes (examen médical, aveux de l’agresseur…). La technique CR a-t-elle permis de distinguer ces deux types de cas ?

Plusieurs enseignements sont, notamment, à retenir des résultats obtenus. Les critères CR ont été plus fréquents dans les déclarations des enfants plus âgés (de 9 à 16 ans), sans que ces indices puissent distinguer vraiment les allégations confirmées des allégations trompeuses dans ce groupe d’âge.

Les auteurs pensent qu’à partir de 9 ou 10 ans, les enfants maitriseraient les caractéristiques propres d’un souvenir réel. Ils savent donc qu’inclure ce type de détails rendra plus convaincantes leurs descriptions d’évènements fictifs.

Chez les enfants plus jeunes (de 3 à 8 ans), les critères CR typiques d’évènements ayant vraiment eu lieu étaient moins nombreux dans les déclarations douteuses que dans les déclarations confirmées, mais seulement dans deux échantillons sur trois. En outre, contrairement à ce que prédisait la théorie CR, les références à des opérations cognitives ont été plus fréquentes dans les allégations confirmées que dans les allégations douteuses, du moins, dans l’un des trois échantillons.

« Bien que CR puisse aider à cibler les différences de caractéristiques entre déclarations confirmées et douteuses, nous mettons en garde sur le fait que cette technique ne devrait pas être utilisée pour détecter le mensonge sur le terrain. Premièrement, les caractéristiques du contrôle de la réalité diffèrent entre cas confirmés et cas douteux seulement chez les enfants de 8 ans et en dessous. En revanche, peu de différences existent entre les déclarations confirmées et douteuses chez les enfants plus âgés, de 9 à 16 ans. Deuxièmement, les différences dans le score RCQ entre dépositions confirmées et douteuses ne sont significatives que dans deux échantillons sur trois », concluent les auteurs (p. 1073, notre traduction).

Du bilan de littérature scientifique sur la technique CR comme outil de détection du mensonge, le psychologue Jaume Masip a jugé, avec ses collègues, que la méthode permettait de distinguer personnes sincères et menteurs à un niveau supérieur de celui de la chance. Cependant, ces chercheurs ont également estimé que le taux de discrimination était encore trop faible pour que la procédure puisse être utilisée sur le terrain.

De plus, certains critères CR se sont avérés être plus efficaces que d’autres pour distinguer mensonge et vérité. Des raffinements de la technique sembent donc nécessaires, afin d’améliorer son pouvoir discriminant.

L’absence d’une liste standardisée de critères CR est une critique régulièrement formulée à l’encontre de la procédure. Ce manque rend difficile la comparaison entre études, les chercheurs interprétant parfois ces critères de façon différente, en particulier celui relatif aux opérations cognitives.

Références :

Johnson, M., & Raye, C. L. (1981). Reality monitoring. Psychological Review, 88(1), 67-85.

Masip, J., Sporer, S. L., Garrido, E., & Herrero, C. (2005). The detection of deception with the reality monitoring approach : a review of the empirical evidence. Psychology, Crime and Law, 11(1), 99-122.

Roberts, K. P., & Lamb, M. E. (2010). Reality-monitoring characteristics in confirmed and doubtful allegations of child sexual abuse. Applied Cognitive Psychology, 24(8), 1049-1079.

Mots clés :

Témoignage – Agression sexuelle – Abus sexuel – Contrôle de la réalité – Mémoire – Détection du mensonge – Entretien – Enfants d’âge préscolaire – Enfants d’âge scolaire – Adolescents.

À lire également sur PsychoTémoins :

Sous-rubrique Actualités de la recherche – Mensonge et détection du mensonge

Sous-rubrique Actualités de la recherche – Témoignages chez l’enfant

Distinguer les vrais des faux souvenirs chez l’enfant ?

Vérité ou mensonge : les adultes savent-ils évaluer la crédibilité des témoignages d’enfants ?

Crédit photo :

Sazzy B
Certains droits réservés (Licence Creative Commons)