Apprendre aux enfants à témoigner ?

27 mars 2013 par Frank Arnould

Pour obtenir des témoignages plus complets d’enfants présumés victimes d’agressions sexuelles, les enquêteurs devraient commencer l’entretien par un exercice de narration, permettant aux enfants de se souvenir d’un évènement autobiographique spécifique, en répondant à des questions ouvertes.

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Le protocole du NICHD est un entretien structuré, guidant l’interviewer tout au long du recueil de la parole d’enfants présumés victimes d’agressions sexuelles. Le protocole repose largement sur l’utilisation de questions ouvertes (par ex., « Dis-moi ce qui s’est passé », « Peux-tu m’en dire plus sur cela ? »), permettant aux enfants de relater les faits selon leur propre point de vue et avec leurs mots, minimisant ainsi la contamination de leurs propos par des questions dirigées ou suggestives. Plusieurs équipes de recherche ont montré que cette méthode permettait de recueillir des témoignages plus complets et précis de la part des enfants (pour une présentation en français du protocole, voir Cyr & Dion, 2006 ; pour une synthèse récente de la littérature sur le protocole, voir Lamb, Orbach, Hershkowitz, & Esplin, 2008).

Avant la phase d’exploration des faits allégués, le protocole recommande aux enquêteurs d’exercer les enfants à se souvenir d’un évènement autobiographique personnel récent, sans lien avec les allégations, en répondant à des questions ouvertes. Des travaux ont déjà montré que cet exercice de narration permettait ensuite aux enfants de relater un plus grand nombre d’informations correctes et d’améliorer la précision de leurs témoignages sur les faits allégués. L’exercice leur permet donc de comprendre et de pratiquer ce qui sera attendu d’eux pendant la phase d’investigation des faits. Du côté de l’interviewer, l’exercice leur permet de s’exercer à la pratique des questions ouvertes et de continuer à les utiliser pendant la phase d’investigation des faits (pour une synthèse de la littérature scientifique sur ces aspects, voir Roberts, Brubacher, Powell, & Price, 2011).

Une nouvelle étude, réalisée sur le terrain, vient confirmer ces résultats (Price, Roberts, & Collins, 2013). Les chercheurs ont analysé plus de cent entretiens conduits avec des enfants par des policiers et des spécialistes de la protection de l’enfance. Ces professionnels avaient participé au préalable à une formation au protocole du NICHD. Malgré l’insistance du formateur, tous les professionnels n’ont pas utilisé en condition réelle l’exercice de narration (seulement 35 % des entretiens en contenaient un). Cela a permis aux chercheurs de comparer l’influence de cet exercice sur le comportement de l’interviewer et sur le nombre de détails rapportés par les enfants pendant la phase d’investigation, par rapport à l’absence d’un tel exercice. De plus, quand l’exercice était utilisé, les professionnels n’ont pas toujours respecté les recommandations (questionnement ouvert). Ainsi, les chercheurs ont pu comparer les effets d’un exercice conforme [1] à un exercice non conforme sur la phase d’investigation des faits allégués.

Les chercheurs n’ont pas constaté de différence statistiquement significative concernant le nombre brut de détails rappelés pendant la phase d’investigation des faits allégués entre les entretiens précédés d’un exercice de narration et les entretiens sans un tel exercice. Cependant, ce résultat, ont-ils précisé, ne doit pas masquer les bénéfices associés à l’introduction de l’exercice. En effet, il a permis aux interviewers de poser aux enfants un plus grand nombre de questions ouvertes et ils sont intervenus, en moyenne, moins souvent. Par conséquent, les informations obtenues ont de fortes chances d’être plus précises. De plus, l’exercice a aussi permis aux enfants de relater un plus grand nombre d’éléments pendant l’investigation des faits allégués en réponse aux questions ouvertes qu’en l’absence d’exercice (22 % de détails en plus), et ont communiqué un plus grand nombre de faits aux incitations de l’enquêteur.

De la même manière, aucune différence statistiquement significative n’a été observée concernant le nombre brut de détails rappelés pendant la phase d’investigation entre un entretien conforme aux recommandations et un entretien non conforme. Toutefois, l’introduction d’un entretien conforme a conduit les interviewers à utiliser ensuite un plus grand nombre de questions ouvertes et à être moins interventionnistes. Elle a permis également aux enfants de rappeler un plus grand nombre de faits en réponse aux questions ouvertes et un plus grand nombre d’informations aux incitations de l’interviewer.

Ces résultats ont amené les auteurs de l’étude à conclure qu’ « il est recommandé qu’un entretien d’investigation avec des enfants commence par la possibilité pour les enfants témoins et les interviewers de s’engager dans une discussion ouverte à propos d’un évènement récent, avant le questionnement sur les infractions alléguées. » (p. 5, notre traduction).

Cette recommandation ne doit pas dissimuler certaines limites constatées dans l’étude : comment convaincre les professionnels de l’intérêt de l’exercice, puisqu’une minorité d’entre eux, malgré une formation, l’a introduit sur le terrain ? En fait, des travaux antérieurs montrent qu’une formation continue et une supervision régulière de la part des formateurs est nécessaire pour favoriser les bonnes pratiques en matière d’entretien (lire sur PsychoTémoins : Comment mieux former les professionnels au recueil des témoignages d’enfants ?).

Les interviewers ont aussi régulièrement fait part de leur difficulté à choisir un évènement autobiographique pour l’exercice. Pour résoudre ce problème, les auteurs ont proposé de fournir à l’avenir aux enquêteurs une sorte d’ « antisèche » qui proposerait différents évènements pouvant servir à l’exercice de narration.

Références :

Cyr, M., & Dion, J. (2006). Quand des guides d’entrevue servent à protéger la mémoire des enfants : l’exemple du protocole NICHD. Revue Québecoise de Psychologie, 27(3), 157-175.

Lamb, M. E., Orbach, Y., Hershkowitz, I., & Esplin, P. W. (2008). Tell Me What Happened : Structured Investigative Interviews of Child Victims and Witnesses. Chichester : Wiley-Blackwell.

Price, H. L., Roberts, K. P., & Collins, A. (2013). The quality of children’s allegations of abuse in investigative interviews containing practice narratives. Journal of Applied Research in Memory and Cognition, 2(1), 1-6. doi:10.1016/j.jarmac.2012.03.001

Roberts, K. P., Brubacher, S. P., Powell, M. B., & Price, H. L. (2011). Practice narratives. In M.E. Lamb, D. J. La Rooy, L. C. Malloy, & C. Katz (Éds.), Children’s Testimony : A Handbook of Psychological Research and Forensic Practice (2e éd., p. 129-145). Chichester : Wiley-Blackwell.

À lire également sur PsychoTémoins :

Sous-rubrique Actualités de la recherche – Témoignages d’enfants

Préparer les enfants à l’entretien judiciaire

Interroger les enfants : une version française du protocole du NICHD

Sur le web :

Traduction complète du protocole NICHD en Français

Crédit photo :

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[1] 60 % au moins des questions devaient être de nature ouverte.