Aveux filmés : ne pas fausser les verdicts

17 octobre 2011 par Frank Arnould

Les interrogatoires sont généralement filmés en mettant en avant le suspect. Or, cet angle de vue peut fausser les jugements sur la personne interrogée. Un remède pour contrer ce biais est évalué.

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Dans les années 1970, des psychologues sociaux ont découvert qu’une personne était plus fréquemment jugée comme prenant l’initiative dans une interaction sociale si l’attention des observateurs était dirigée sur elle plutôt que sur son interlocuteur. La responsabilité d’une conversation était donc attribuée à la personne la plus visible, provoquant une sorte d’illusion de causalité chez les observateurs de la scène (Taylor & Fiske, 1975).

Dans un contexte légal, des chercheurs se sont demandé si ce biais ne pouvait pas aussi fausser les jugements que portent les jurés sur un accusé après avoir vu l’enregistrement vidéo de son interrogatoire de police. En effet, dans ce type d’enregistrement, la caméra met généralement en avant le suspect, qui devient ainsi le personnage le plus visible de la vidéo.

Une série de recherches expérimentales a alors montré que, par rapport à d’autres angles de vue, la focalisation de la caméra sur le suspect conduisait les observateurs à considérer ses aveux comme étant plus spontanés, à le juger plus souvent coupable et à lui infliger une peine plus lourde. Ses travaux ont aussi montré que le mode d’enregistrement des interrogatoires le plus équitable consistait à filmer suspect et enquêteur de manière à ce que l’un et l’autre soient tout aussi visibles (voir Lassiter, Ratcliff, Ware, & Irvin, 2006, pour une revue de la littérature scientifique sur le sujet).

L’enregistrement focalisé sur le suspect étant la pratique la plus courante, des psychologues ont essayé de trouver des parades pour réduire son influence négative sur les jugements que portent les jurés. Malheureusement, le phénomène étant particulièrement robuste, peu de stratégies ont réussi à l’éliminer. Les exceptions ayant fonctionné sont tellement contre-intuitives qu’elles risquent de ne pas recevoir l’approbation dans une cour de justice.

Partant de ces constats, la psychologue américaine Jennifer Elek et ses collègues ont imaginé d’informer les jurés de manière plus détaillée sur le phénomène de perspective liée à la caméra que ce qui a été envisagé jusqu’à présent (Elek, Ware, & Ratcliff, 2012). La consigne donnée est la suivante :

« Avant de voir la vidéo de l’interrogatoire, soyez conscients, s’il vous plait, qu’il a été constaté que la perspective de la caméra fausse les jugements des observateurs. En particulier, la recherche scientifique a démontré qu’un enregistrement vidéo du suspect qui exclut largement l’enquêteur conduit le juré ayant vu cet enregistrement à émettre des jugements plus sévères envers le suspect. Cela est dû au fait que les personnes ne peuvent pas voir les actions de l’enquêteur auxquelles réagit le suspect ; ils perçoivent donc le suspect comme plus responsable de la situation et des informations échangées. La recherche scientifique a démontré que la plupart des personnes ne sont pas conscientes d’avoir été influencées par ce biais. Aussi, nous vous demandons, pendant le visionnage de la vidéo, de garder à l’esprit que le suspect réagit à l’enquêteur. »

Cette consigne est-elle réellement efficace ? Pour répondre à cette question, les chercheurs ont proposé à des étudiants de jouer chacun le rôle d’un juré. Avant de visionner l’enregistrement vidéo d’un suspect étant passé aux aveux, une partie des participants a reçu l’instruction précédente. Dans certains cas, les aveux correspondaient à la réalité, dans d’autres cas, il s’agissait de faux aveux. Tous les enregistrements avaient été filmés avec la caméra se focalisant sur le suspect.

Les suspects ayant formulé de faux aveux ont été jugés moins souvent coupables par les jurés informés du biais relatif à la perspective de la caméra. Quand les aveux étaient véritables, les jurés informés sur le biais ont tout autant jugé le suspect coupable que les jurés n’ayant pas été informés de la sorte.

Autrement dit, la consigne a permis de modérer l’influence du biais sur les verdicts en cas de faux aveux, sans nuire à la précision des verdicts en cas de vrais aveux.

Références :

Elek, J. K., Ware, L. J., & Ratcliff, J. J. (2012). Knowing when the camera lies : Judicial instructions mitigate the camera perspective bias. Legal and Criminological Psychology, 17(1), 123-135.

Lassiter, G. D., Ratcliff, J. J., Ware, L. J., & Irvin, C. R. (2006). Videotaped confessions : Panacea or Pandora’s box ?. Law & Policy, 28(2), 192 - 210.

Taylor, S. E., & Fiske, S. T. (1975). Point of view and perceptions of causality. Journal of Personality and Social Psychology, 32(3), 439-445.

Mots clés :

Aveux – Faux aveux – Interrogatoire filmé – Biais – Verdict – culpabilité – Consigne – Juré - Adultes

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