Biais de reconnaissance inter-âge des visages : ça dépend

9 octobre 2012 par Frank Arnould

Si nous reconnaissons mieux les visages de personnes ayant un âge voisin du nôtre, ce biais de mémoire n’est pas toujours observé.

PNG - 49.1 ko

En 2008, le psychologue américain Henry Roediger, spécialiste de la mémoire, faisait le constat suivant. Si les premiers psychologues scientifiques ont essayé de découvrir les lois du fonctionnement de la mémoire, cette quête semble aujourd’hui abandonnée. Les chercheurs ne sont en effet pas parvenus à identifier des régularités empiriques ou des relations fonctionnelles, idéalement universelles, observables quelles que soient les circonstances, concernant le fonctionnement mnésique. Selon Henry Roediger, dès qu’une question sur la mémoire est posée, la réponse serait plutôt : « Ça dépend » ! La performance de la mémoire dépendrait de la population de sujets, de l’intervalle de rétention, du matériel à mémoriser, du test de mémoire, des plans expérimentaux utilisés, et ainsi de suite.

Le domaine des témoignages oculaires n’échappe pas à la « relativité de la mémoire ». Par exemple, l’analyse de la littérature indique que si nous reconnaissons mieux les visages de personnes ayant un âge voisin du nôtre, et moins bien ceux d’individus d’un âge différent, ce phénomène n’est pas toujours observé et est nuancé par différents facteurs (Rhodes & Anastasi, 2012). C’est ce que vient de constater une nouvelle fois l’équipe britannique dirigée par Catriona Havard (Havard, Memon,Laybourn, & Cunningham, 2012).

Des enfants de 6 à 8 ans et de jeunes adultes visionnent tout d’abord deux courts enregistrements vidéo décrivant la même scène de vol. Cependant, dans l’un des films, le voleur est un enfant, dans l’autre, le rôle est tenu par un jeune adulte. Deux à trois jours plus tard, les « témoins » sont invités à identifier ou non les voleurs dans des parades d’identification séparées (l’une pour le voleur enfant, l’autre pour le voleur adulte). Dans certaines parades, le coupable est bien présent parmi les figurants. Dans les autres, il est remplacé par un figurant innocent. Conformément aux pratiques d’identification recommandées en Angleterre et au Pays de Galles, les membres de chaque parade sont présentés aux témoins l’un après l’autre, sous forme de courts clips vidéo (système VIPER). Chaque membre était d’abord filmé de face, puis il tournait son visage vers la gauche puis vers la droite avant de fixer une nouvelle fois la caméra.

Les plus jeunes témoins ont présenté un biais d’identification des visages en faveur de leur groupe d’âge : ils ont plus souvent identifié l’enfant voleur (73,6 %) que le voleur adulte (40,4 %). Ce biais s’est aussi manifesté chez eux quand un figurant innocent remplaçait le malfaiteur. Les jeunes témoins ont alors plus souvent indiqué que le coupable était absent de la parade d’enfants (58,7 %) que de la parade d’adultes (20,4 %).

Chez les témoins adultes, l’enfant voleur a été plus souvent identifié que le voleur adulte (76,7 % versus 44, 2 %) ! Cette inversion du biais chez les adultes s’expliquerait par le fait que ces participants dans l’expérience ont été plus enclins à désigner un individu dans les parades d’enfants (41 %) par rapport aux parades d’adultes (27 %), peu importe la présence ou non du coupable dans le tapissage. Les chercheurs ont aussi avancé une explication alternative à celle-ci. Les adultes ont pu trouver inhabituel le vol perpétré par l’enfant. La surprise a pu les conduire à analyser plus profondément le visage du jeune délinquant et donc à mieux l’identifier par la suite dans la parade d’identification et ce, par rapport au délinquant adulte.

Quand le coupable était remplacé par un figurant innocent, les témoins adultes ont tout autant rejeté la parade d’enfants que la parade d’adultes. Dans cette situation, aucun biais de mémoire en faveur du groupe d’âge d’appartenance n’a donc été observé.

Références :

Havard, C., Memon, A., Laybourn, P., & Cunningham, C. (2012). Own-age bias in video lineups : a comparison between children and adults. Psychology, Crime & Law, 18(10), 929-944. doi:10.1080/1068316X.2011.598156

Rhodes, M. G., & Anastasi, J. S. (2012). The own-age bias in face recognition : A meta-analytic and theoretical review. Psychological Bulletin ;Psychological Bulletin, 138(1), 146-174. doi:10.1037/a0025750

Roediger, III, H. L. (2008). Relativity of remembering : Why the laws of memory vanished. Annual Review of Psychology, 59, 225-254. doi:10.1146/annurev.psych.57.102904.190139

Mots clés :

Tapissage de suspect – Parade d’identification – Biais de mémoire – Reconnaissance des visages –Mémoire – Cognition – Mineurs – Enfants d’âge scolaire – Adultes jeunes

À lire également sur PsychoTémoins :

Un biais dans la reconnaissance inter-âge des visages

Crédit photo :

c@rljones
Certains droits réservés (Licence Creative Commons)