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« Bien. Vous avez identifié le suspect ». Les effets de la confirmation de l’identification sur la mémoire des témoins.

29 novembre 2006 par Frank Arnould

En 1998, Wells et Bradfield ont été les premiers à montrer le phénomène suivant : lorsque l’administrateur d’un tapissage confirme l’identification d’un suspect faite par des témoins (« Bien. Vous avez identifié le suspect »), ceux-ci évaluent rétrospectivement la confiance dans leur décision comme étant plus élevée que celle des témoins dont l’identification n’est pas commentée. Mais, l’influence de ce feedback ne s’arrête pas là. Les auteurs ont aussi découvert que ces témoins assurent avoir mieux vu le malfaiteur, prêté plus d’attention à son visage et l’avoir identifié plus facilement dans le tapissage. Ils ont déclaré aussi plus volontiers vouloir témoigner lors du procès et estimé avoir une meilleure mémoire des visages inconnus. La confirmation de l’identification aurait donc pour conséquence de modifier la façon dont des témoins évaluent rétrospectivement certains aspects de leur mémoire du crime.

L’étude de Douglas & Streblay (2006) est la première synthèse quantitative des recherches entreprises depuis lors sur les effets mnésiques des commentaires confirmant la décision des témoins dans un tapissage [1]. Leur méta-analyse porte sur 14 études (incluant 20 tests expérimentaux dont 11 d’entre eux comparent la confirmation par rapport à l’absence de commentaire), représentant un total de 2477 participants.

Des effets significatifs de la confirmation de l’identification (par rapport à l’absence de feedback) ont été trouvés sur différentes variables. Dans cette situation, les témoins déclarent être plus confiants dans leur décision au moment de l’identification (d [2] = 0,79), posséder en mémoire une image plus précise du malfaiteur (d = 0,68), avoir identifié plus facilement le suspect (d = 0,80) et vouloir témoigner plus volontiers au procès (d = 0,82). Ils rapportent également avoir eu une meilleure vision du malfaiteur (d = 0,50), de meilleures bases pour identifier le suspect (d = 0,77), et avoir prêté plus d’attention à son visage (d = 0,46). Ils estiment aussi posséder une meilleure mémoire des visages inconnus (d = 0,45), avoir une plus grande confiance dans le souvenir d’un autre témoin qui a vécu la même expérience (d = 0.52) et pris moins de temps pour identifier le suspect (d = 0,45). La confirmation n’a pas d’effets significatifs sur l’estimation de la distance à laquelle se trouvait le malfaiteur et la durée pendant laquelle il a été vu.

Le fait de confirmer la décision des témoins dans un tapissage modifie donc bien la façon dont ils évaluent rétrospectivement différents aspects de leur mémoire du crime et de leur identification du suspect. Pour éviter ces biais dans la pratique du tapissage, il serait donc recommandé, notamment, que son administration se fasse en aveugle (l’administrateur ne devrait pas être impliqué dans l’enquête en cours et ne pas connaître l’identité du suspect).

Références :

Douglas, A.B., & Streblay, N. (2006). Memory distortion in eyewitness : A meta-analysis of the post-identification feedback effect. Applied Cognitive Psychology, 20, 859-869.

Wells, G.L., & Bradfield, A.L. (1998). "Good, you identified the suspect" : Feedback to eyewitnesses distorts their reports of the witnessing experience. Journal of Applied Psychology, 83, 360-376.

Mots-clés :

Témoignage oculaire, Mémoire, Tapissage, Rétroaction, Confirmation.


[1] Douglas et Streblay ont également comparé le fait d’infirmer la décision des témoins par rapport à l’absence de commentaire. Les effets sont faibles ou non significatifs.

[2] L’indice d de Cohen est une mesure de l’ampleur de l’effet (effect size) dans une méta-analyse. Généralement, des indices de 0,2 à 0,49 sont considérés comme faibles, de 0,5 à 0,79 comme modérés et de 0,80 et plus comme larges.