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Catégorisation sociale et biais dans la reconnaissances des visages

2 août 2007 par Frank Arnould

Les témoins oculaires identifieraint plus facilement un malfaiteur issu de leur groupe ethnique d’origine qu’un malfaiteur appartenant à une ethnie différente. Un processus de catégorisation sociale serait-il à l’orgine de ce phénomène ?

L’effet trans-ethnique (cross-race effect ou own-race bias) est un phénomène bien connu des psychologues spécialistes de la reconnaissance des visages. A plusieurs reprises, ces chercheurs ont constaté que l’on reconnaissait plus facilement les visages issus de son propre groupe ethnique que ceux appartenant à une ethnie différente. Face à des visages « racialement » différents, le risque de reconnaître par erreur des visages nouveaux serait aussi plus élevé (Bertone, Mélen, Py & Somat, 1995 ; Brigham, Brooke Bennett, Meissner & Mitchell, 2007 ; Meissner & Brigham, 2001).

La réalité de ce phénomène semble faire l’unanimité parmi les experts de la psychologie du témoignage. Selon l’enquête menée par Kassin, Tubb, Hosch et Memon (2001), 90 % d’entre eux estiment que les preuves empiriques concernant ce biais mnésique sont suffisamment fiables pour qu’il puisse être présenté devant une cour de justice.

Par contre, l’accord est moins général lorsqu’il s’agit de l’expliquer. Certains modèles postulent que nous acquérons une plus grande expertise dans la perception des visages de notre propre ethnie parce que nous avons des contacts plus fréquents et plus réguliers avec les membres de notre propre groupe « racial » qu’avec ceux de groupes ethniques différents. Par conséquent, nous reconnaissons plus aisément les premiers.

De nombreuses données expérimentales confirment ce point de vue, mais Michael Berstein, Steven Young et Kurt Hugenberg, de l’Université de Miami aux Etats-Unis, estiment que cette explication est incomplète. Ces chercheurs pensent plutôt que nous reconnaîtrions mieux les visages que l’on considère comme appartenant à son propre groupe social (l’endogroupe) que ceux que l’on considère comme appartenant à un groupe social différent (l’exogroupe), même lorsque le degré d’expertise perceptive est identique pour tous les visages.

Deux expériences confirment leur hypothèse (Bernstein, Young, & Hugenberg, 2007). Par exemple, dans l’une d’elles, des étudiants américains d’origine européenne doivent mémoriser des visages dont l’origine ethnique est similaire à la leur. Par conséquent, l’expertise perceptive est identique pour tous les visages présentés.

Les participants sont informés que les visages présentés sur un fond rouge sont des étudiants de leur université (endogroupe) alors que ceux présentés sur un fond vert sont ceux d’étudiants d’une autre université (exogroupe). Bien évidemment, les visages sélectionnés par les chercheurs ne sont pas ceux d’étudiants de l’une ou l’autre université en question, et sont tous initialement inconnus des sujets de l’expérience. Pourtant, ces derniers vont reconnaître plus facilement les étudiants supposés être inscrits dans leur université que ceux présentés comme étant inscrits dans une université différente !

Un processus de catégorisation sociale des visages serait donc suffisant pour produire un biais dans la reconnaissance des visages, favorisant ceux issus du groupe d’appartenance des sujets. Un tel phénomène pourrait donc expliquer, en partie, l’effet trans-ethnique. Sporer (2001) a d’ailleurs proposé un modèle théorique de cet effet, intégrant à la fois les processus d’expertise perceptive et de catégorisation sociale.

Références :

Bernstein, M. J., Young, S. G., & Hugenberg, K. (2007). The cross-category effect : Mere social categorization is sufficient to elicit an own-group bias in face recognition. Psychological Science, 18, 706-712.

Bertone, A., Mélen, M., Py, J., & Somat, A. (1995). Témoins sous influences. Recherche de psychologie sociale et cognitive. Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble.

Brigham, J. C., Brooke Bennett, L., Meissner, C. A., & Mitchell, T. L. (2007). The influence of race on eyewitness identification. In R. C. L. Lindsay, D. F. Ross, J. D. Read & M. P. Toglia (Eds.), Handbook of Eyewitness Psychology (Vol. 2. Memory for people.). Mahwah : Lawrence Erlbaum Associates.

Kassin, S. M., Tubb, V. A., Hosch, H. M., & Memon, A. (2001). On the "general acceptance" of eyewitness testimony research. A new survey of the experts. American Psychologist, 56, 405-416.

Meissner, C. A., & Brigham, J. C. (2001). Thirty years of investigating the own-race bias in memory for faces : A meta-analytic review. Psychology, Public Policy, and Law, 7, 3-35.

Sporer, S. L. (2001). Recognizing faces of other ethnic groups : An integration of theories. Psychology, Public Policy, and Law, 7, 36-97.

Mots-clés :

Reconnaissance des visages, Mémoire, Effet trans-ethnique, Catégorisation sociale, Cognition sociale, Expertise perceptive, Endogroupe, Exogroupe

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