Charge cognitive et mensonge [Mise à jour]

16 juin 2011 par Frank Arnould

Un nouveau protocole d’entretien permettrait de faciliter la détection du mensonge en surchargeant cognitivement les menteurs.

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Le psychologue Aldert Vrij, de l’Université de Portsmouth au Royaume-Uni, a testé avec son équipe un protocole d’entretien qui permettrait de maximiser les différences entre menteurs et personnes disant la vérité (Vrij et al., 2008). La technique consiste à ajouter une contrainte cognitive pendant le rappel d’un événement en demandant aux « suspects » de l’expérience de s’en souvenir dans l’ordre chronologique inverse.

Mentir pouvant être très exigeant d’un point de vue cognitif (voir Encadré), une contrainte supplémentaire devrait conduire les menteurs à manifester plus clairement les indices verbaux et non verbaux du mensonge associés à cette charge cognitive.

Une première expérience confirme l’hypothèse : les suspects qui mentent produisent effectivement plus d’indices du mensonge lorsqu’ils se souviennent de l’événement dans l’ordre chronologique inverse. En outre, une deuxième expérience montre qu’un groupe de policiers britanniques détecte plus facilement les menteurs lorsque ces derniers ont rappelé l’événement dans l’ordre chronologique inverse.

Le taux de précision des jugements de véracité reste toutefois modeste, même s’il est significativement supérieur à celui du niveau de la chance (60 % pour l’ordre chronologique inverse versus 42 % pour l’ordre chronologique habituel, le niveau de la chance étant de 50 %).

Une nouvelle série d’études, également dirigée par Aldert Vrij, confirme l’intérêt potentiel d’interroger des personnes en utilisant cette consigne (Vrij, Leal, Mann, & Fisher, 2012). Les participants, dans la première expérience, sont des agents des services de renseignements et des policiers britanniques, invités à accomplir individuellement la mission suivante : récupérer un paquet auprès d’un agent, puis le déposer à un endroit précis, avant de retourner à leur point de départ, tout en suivant un itinéraire prédéfini. Sur le chemin du retour, ils sont interceptés par des agents amis et hostiles, qui les interrogent sur le trajet emprunté (dans l’ordre chronologique et dans le sens inverse). Ils pourront dire la vérité aux premiers, mais devront mentir aux seconds.

Les résultats montrent que les déclarations sont moins détaillées quand les participants mentent que lorsqu’ils disent la vérité, en particulier lorsqu’ils décrivent leur trajet en sens inverse. En effet, quand ils relatent le trajet emprunté dans l’ordre chronologique, 71 % des participants sont moins détaillés dans leurs propos quand ils mentent que quand ils disent la vérité, et ils sont 87 % dans ce cas quand ils décrivent l’itinéraire en sens inverse. Les psychologues observent également que les sujets se contredisent plus souvent entre ordre chronologique et sens inverse quand ils mentent que quand ils disent la vérité.

La deuxième expérience révèle que des adultes jeunes (tous étudiants d’université) peuvent distinguer la vérité du mensonge dans les retranscriptions écrites d’interrogatoires provenant de la première expérience, mais seulement quand les personnes interrogées ont été conviées à décrire le trajet en sens inverse.

Pour Aldert Vrij et ses collègues, ces différentes données devraient inciter les enquêteurs à utiliser cette consigne d’interrogatoire, puisqu’elle permettrait d’exacerber les différences comportementales et verbales entre menteurs et personnes honnêtes, facilitant ainsi la distinction entre mensonge et vérité. Cependant, ces chercheurs recommandent la technique seulement dans certaines situations (décrire un trajet, par exemple) plutôt que dans d’autres, où son usage pourrait paraître peu naturel.

Ils notent également que les enquêteurs se contentent souvent de surveiller les comportements des suspects et témoins pendant l’interrogatoire afin de rechercher des indicateurs verbaux et non verbaux permettant de distinguer menteurs et personnes honnêtes. Or, ces signes discriminants ne sont pas si manifestes. Aussi, à cette approche passive, ils préconisent un abord plus actif de l’interrogatoire, où les enquêteurs introduisent des consignes pouvant exagérer les différences entre menteurs et individus sincères.

Six raisons pour lesquelles mentir est cognitivement exigeant

- Formuler un mensonge est, en soi, une tâche cognitivement exigeante ;
- Contrairement aux personnes honnêtes, les menteurs jugent moins souvent leur crédibilité comme étant acquise. Aussi, ils sont plus enclins à surveiller et à contrôler leurs comportements pour tenter de paraître sincères ;
- Leur crédibilité n’étant pas acquise, les menteurs doivent surveiller les réactions de l’interviewer avec plus d’attention, afin de juger si leur mensonge est efficace ou non ;
- Les menteurs doivent se souvenir qu’ils jouent un rôle ;
- Les menteurs doivent supprimer la vérité pendant qu’ils mentent ;
- Activer la vérité est généralement un processus automatique, alors qu’activer un mensonge est un processus plus intentionnel et délibéré.

Source : Vrij et al. (à paraître).

Références :

Vrij, A., Leal, S., Mann, S., & Fisher, R. (2012). Imposing cognitive load to elicit cues to deceit : inducing the reverse order technique naturally. Psychology, Crime & Law, 18(5-6), 579-594.

Vrij, A., Mann, S., Fisher, R., Leal, S., Milne, R., & Bull, R. (2008). Increasing cognitive load to facilitate lie detection : The benefit of recalling an event in reverse rrder. Law and Human Behavior, 32(3), 253-265.

Mots-clés :

Détection du mensonge - Indices verbaux et non verbaux du mensonge - Policiers – Services de renseignements - Charge cognitive - Cognition - Adultes

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Sous-rubrique Actualités de la recherche – Mensonge et détection du mensonge

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abdallahh
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