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Classer les souvenirs retrouvés d’agressions sexuelles infantiles ?

17 janvier 2013 par Frank Arnould

Des experts de la mémoire ont globalement classé de manière identique des souvenirs retrouvés d’agressions sexuelles infantiles. Mais des désaccords ont aussi été constatés.

Les souvenirs retrouvés d’agressions sexuelles infantiles ont été au centre d’une polémique particulièrement vive dans la communauté scientifique des psychologues (Belli, 2012a ; Brédart, 2004 ; Loftus & Ketcham, 1997 ; Ost, 2013). Un camp défendait l’idée selon laquelle ces souvenirs décrivaient des évènements que les personnes avaient réellement vécus dans leur enfance, mais oubliés par la suite. L’autre camp se montrait beaucoup plus sceptique, jugeant que ces remémorations d’un passé lointain avaient pu être induites par des méthodes thérapeutiques suggestives de recouvrement des souvenirs. En partie, c’est cette polémique qui a stimulé la recherche scientifique contemporaine sur les faux souvenirs.

La controverse ne portait pas seulement sur la réalité des souvenirs retrouvés, mais aussi sur la possibilité d’oublier des évènements aussi traumatisants que des agressions sexuelles. La validité scientifique des concepts de refoulement et de dissociation, sources, pour certains, des cas d’amnésie de sévices vécus pendant l’enfance, a ainsi fait l’objet de débats intenses et passionnés (Erdelyi, 2006, et commentaires ; McNally, 2003 ; Piper, Lillevik, & Kritzer, 2008 ; Rofé, 2008).

Si la communauté scientifique n’est toujours pas parvenue à établir un consensus sur les souvenirs retrouvés d’agressions sexuelles, le climat semble relativement plus apaisé aujourd’hui entre les différents camps (Belli, 2012b). Il faut dire que la recherche a progressé et que de nouvelles données sont venues alimenter le débat.

Des chercheurs ont notamment signalé qu’il était désormais nécessaire de distinguer deux types de souvenirs retrouvés : ceux retrouvés spontanément, provoquant un véritable choc et un sentiment de surprise chez les personnes au moment de leur découverte, et ceux retrouvés graduellement au cours d’une thérapie (Geraerts, Raymaekers, & Merckelbach, 2008). Les souvenirs retrouvés spontanément sont plus souvent corroborés par des preuves externes que les souvenirs retrouvés au cours d’une thérapie (Geraerts et al., 2007. . Lire sur PsychoTémoins : Les souvenirs retrouvés d’agressions sexuelles infantiles sont-ils authentiques ?). De plus, les personnes recouvrant spontanément des souvenirs d’agressions infantiles présentent un profil cognitif différent de celles les retrouvant au cours d’une thérapie (Geraerts et al., 2009. . Lire sur PsychoTémoins : Retrouver des souvenirs infantiles d’agressions sexuelles : deux profils cognitifs différents).

Pour la psychologue Linsey Raymaekers, et ses collègues de la Faculté de psychologie et de neuroscience de l’Université de Maastricht, aux Pays-Bas, cette classification des souvenirs retrouvés n’est pas satisfaisante, car trop générale et incomplète (Raymaekers, Smeets, Peters, Otgaar, & Merckelbach, 2012). Ces chercheurs ont donc proposé une nouvelle classification (p. 1641) :

- Les souvenirs retrouvés spontanément : les personnes affirment avoir oublié des souvenirs d’agressions sexuelles infantiles et les avoir retrouvés spontanément, en dehors de toute forme de thérapie, sans y avoir été incitées par quiconque, et sans avoir voulu rechercher consciemment de tels souvenirs ;
- Les souvenirs retrouvés en thérapie : les personnes racontent avoir retrouvé graduellement des souvenirs de sévices au cours d’une thérapie suggestive (interprétation des rêves, hypnose, imagerie guidée, etc.), et s’être engagées activement pour reconstruire le passé ;
- Souvenirs continus réinterprétés : à première vue, les personnes rapportent des expériences de souvenirs retrouvés, mais ne sont pas certaines du degré d’oubli avant cela. Ces souvenirs retrouvés doivent être considérés comme des souvenirs continus (sans période d’oubli) qui sont réinterprétés ;
- Souvenirs mixtes : remémoration composée de différents types de souvenirs (p. ex., des souvenirs continus pour un évènement A et des souvenirs retrouvés pour un évènement B) ;
- Suggestion, en dehors d’une thérapie : souvenirs retrouvés et suggérés par une personne tierce, en dehors d’un cadre thérapeutique.

L’équipe néerlandaise a proposé à quatre experts de la mémoire d’utiliser cette catégorisation pour classer 52 comptes rendus de souvenirs retrouvés. Ces experts étaient tous des spécialistes de la mémoire, docteurs en psychologie, et familiers de la littérature sur les souvenirs retrouvés.

Dans l’ensemble, les experts ont classé les souvenirs avec un degré d’accord plutôt bon [1]. L’unanimité s’est faite sur 63 % des cas et des désaccords sont donc apparus pour 37 % des cas. Dans 29 % des cas, un accord de trois experts sur quatre a été observé. Parmi les désaccords, les chercheurs ont notamment constaté que quatre comptes rendus avaient été classés par deux experts dans la catégorie des souvenirs spontanément retrouvés, alors que les autres experts les avaient classés comme des souvenirs continus réinterprétés.

Les auteurs de cette étude ont jugé que les catégories de cette classification restaient encore trop générales, laissant libre cours aux interprétations subjectives. Aussi, ils ont recommandé d’élaborer un système de classification plus précis des souvenirs retrouvés. Ils ont préconisé également qu’un panel d’experts puisse « vérifier la fiabilité des classifications ou servir de modèle de consensus afin d’établir une classification cohérente » (p. 1643, notre traduction).

Références :

Belli, R. F. (2012a). True and False Recovered Memories : Toward a Reconciliation of the Debate. New York : Springer.

Belli, R. F. (2012b). Introduction : In the aftermath of the so-called memory wars. In R. F. Belli (Ed.), True and false recovered memories (Vol. 58, p. 1‑14). New York : Springer.

Brédart, S. (2004). La récupération de souvenirs d’abus sexuels infantiles chez l’adulte. In S. Brédart & M. Van der Linden (éd.), Souvenirs récupérés, souvenirs oubliés et faux souvenirs. (p. 13‑46). Marseille : Solal.

Erdelyi, M. H. (2006). The unified theory of repression. Behavioral and Brain Sciences, 29(5), 499‑511. doi:10.1017/S0140525X06009113

Geraerts, E., Lindsay, D. ., Merckelbach, H., Jelicic, M., Hauer, B. J. A., & Raymaekers, L. (2009). Cognitive mechanisms underlying recovered memory experiences of childhood sexual abuse. Psychological Science, 12(1), 92‑98.

Geraerts, E., Raymaekers, L., & Merckelbach, H. (2008). Recovered memories of childhood sexual abuse : Current findings and their legal implications. Legal and Criminological Psychology, 13(2), 165‑176.

Geraerts, E., Schooler, J. W., Merckelbach, H., Jelicic, M., Hauer, B., & Ambadar, Z. (2007). The reality of recovered memories : Corroborating continuous and discontinuous memories of childhood sexual abuse. Psychological Science, 18(7), 564‑568.

Loftus, E. F., & Ketcham, K. (1997). Le syndrome des faux souvenirs. Paris : Exergue.

Ost, J. (2013). Recovered memories and suggestibility for entire events. In A. M. Ridley, F. Gabbert, & D. J. La Rooy (Eds.), Suggestibility In Legal Contexts : Psychological Research and Forensic Implications (p. 107‑128). Chichester : Wiley-Blackwell.

Piper, A. ., Lillevik, L., & Kritzer, R. (2008). What’s wrong with believing in repression ? A review for legal professionals. Psychology, Public Policy, and Law, 14(3), 223‑242.

Raymaekers, L., Smeets, T., Peters, M. J. V., Otgaar, H., & Merckelbach, H. (2012). The classification of recovered memories : A cautionary note. Consciousness and Cognition, 21(4), 1640‑1643. doi:10.1016/j.concog.2012.09.002

Rofé, Y. (2008). Does repression exist ? Memory, pathogenic, unconscious and clinical evidence. Review of General Psychology, 12(1), 63‑85. doi:10.1037/1089-2680.12.1.63

Mots clés :

Souvenirs retrouvés – Faux souvenirs – Agressions sexuelles infantiles – Abus sexuels infantiles – Mémoire – Cognition – Psychothérapie – Suggestibilité – Souvenir d’enfance – Adultes


[1] Le coefficient de corrélation intra-classe, permettant d’évaluer la fidélité inter-juges, était de 0,78.