Comment filmer les interrogatoires de police ?

20 janvier 2010 par Frank Arnould

L’angle de vue d’un interrogatoire filmé influençant les jugements portés sur le suspect, la recherche scientifique permet aujourd’hui la formulation de nouvelles recommandations pratiques.

PNG - 78.8 ko

Pourquoi enregistrer les interrogatoires de police  ? Les défenseurs de cette pratique avancent plusieurs arguments. D’une part, la présence d’une caméra devrait décourager les policiers à utiliser des méthodes d’interrogation inadéquates pouvant conduire une personne à avouer un crime qu’elle n’a pas commis. D’autre part, les indices audiovisuels présents dans les enregistrements permettrait d’évaluer plus précisément la spontanéité et la véracité des déclarations.

Néanmoins, une série de recherches récentes révèlent que la manière dont sont filmés les interrogatoires influence les jugements portés sur les suspects. Dans ces études, les participants visionnent l’une ou l’autre des versions suivantes d’un interrogatoire : le suspect est vu de face et l’enquêteur de dos (focalisation sur le suspect) ou l’enquêteur est vu de face et le suspect de dos (focalisation sur l’enquêteur) ou suspect et enquêteur sont tout autant visibles et vus de profil (focalisation égale).

La focalisation de la caméra sur le suspect conduit à juger ses déclarations comme étant les plus spontanées. Elles sont perçues comme étant les moins libres quand l’angle de vue se focalise sur l’enquêteur. Le niveau des jugements obtenus quand suspect et enquêteur sont filmés de manière égale occupe une place intermédiaire entre les deux situations précédentes. (voir, par exemple : Lassiter, Seidman Diamond, Schmidt, & Elek, 2007 ; Lassiter, Ware, Ratcliff & Irvin, 2009 ; Snyder, Lassiter, Lindberg & Pinegar, 2009 ;Ware, Lassiter, Patterson & Ransom, 2008).

La focalisation égale de la caméra sur le suspect et l’enquêteur semble donc être la technique d’enregistrement la moins biaisée. Cependant, le suspect étant filmé de profil, de nombreux signes faciaux, par conséquent, ne sont pas visibles. Celeste Snyder, de l’Université de l’Ohio à Athens aux États-Unis, a imaginé avec ses collègues une nouvelle méthode permettant de conserver la visibilité égale de l’enquêteur et du suspect ainsi que celle des expressions faciales. Deux caméras sont utilisées, l’une et l’autre filmant respectivement de face le suspect et l’enquêteur. Les deux enregistrements sont ensuite juxtaposés à l’écran (Snyder et coll., 2009).

Les résultats d’une première expérience montrent que la technique de la caméra double permet d’obtenir des jugements relativement non biaisés concernant la spontanéité des aveux et la culpabilité du suspect. Par contre, la seconde expérience indique clairement que cette méthode est l’une des plus mauvaises pour aider à distinguer vrais et faux aveux  ! Les techniques les plus efficaces pour accomplir cette tâche sont la focalisation sur l’enquêteur, l’audition de la piste audio de l’enregistrement ou encore sa retranscription écrite [1].

La présence d’indices faciaux gêne donc la distinction entre vraies et fausses confessions. Ce constat, tellement contraire à nos intuitions, n’est finalement pas si surprenant. En effet, plusieurs équipes de psychologues avaient déjà observé que l’utilisation d’indices visuels non verbaux peut perturber la discrimination entre vérité et mensonge (voir, par exemple : Mann, Vrij, Fisher & Robinson, 2008 ; Vrij, 2008).

« Nous suggérons que les interrogatoires soient enregistrés dans leur intégralité avec la caméra positionnée de telle façon que la vidéo qui en résulte présente une focalisation égale [sur le suspect et l’enquêteur] ou, peut-être mieux, selon une perspective focalisée sur l’enquêteur », concluent les auteurs de ces expériences. « Dans les situations où un enregistrement focalisé sur le suspect existe déjà, il est recommandé que la bande vidéo obtenue ne soit pas utilisée comme preuve pendant le procès. Seules la piste audio ou une retranscription de la vidéo devraient être utilisées à la place », poursuivent-ils (p. 464, notre traduction).

Références :

Lassiter, G. D., Seidman Diamond, S., Schmidt, H. C., & Elek, J. K. (2007). Evaluating videotaped confessions. Expertise provides no defense against the camera-perspective effect. Psychological Science, 18(3), 224-226.

Lassiter, G.D., Ware, L.J., Ratcliff, J.J., & Irvin, C.R. (2009). Evidence of the camera perspective bias in authentic videotaped interrogations : Implications for emerging reform in the criminal justice system. Legal and Criminological Psychology, 14(1), 157-170.

Mann, S.A., Vrij, A., Fisher, R.P., & Robinson, M. (2008). See no lies, hear no lies : differences in discrimination accuracy and response bias when watching or listening to police suspect interviews.Applied Cognitive Psychology, 22(8), 1062-1071.

Snyder, C. J., Lassiter, G. D., Lindberg, M. J., & Pinegar, S. K. (2009). Videotaped interrogations and confessions : does a dual-camera approach yield unbiased and accurate evaluations ? Behavioral Sciences & the Law, 27(3), 451-466.

Vrij, A. (2008). Nonverbal dominance versus verbal accuracy in lie detection : A plea to change police practice. Criminal Justice and Behavior, 35(10), 1323-1336.

Ware, L.J., Lassiter, D., Patterson, S.M., Ransom, M.R. (2008). Camera perspective bias in videotaped confessions : Evidence that visual attention is a mediator. Journal of Experimental Psychology : Applied, 14(2), 192-200.

Mots clés :

Interrogatoire de police — Interrogatoire filmé — Perspective de la caméra — Angle de vue — Perception sociale — Jugements — Jurés — Faux aveux — Adultes

À lire également sur PsychoTémoins :

Un biais dans la perception des aveux filmés

Interrogatoires filmés et minorités ethniques

Crédit photo :

MHJohnston
Certains droits réservés (Licence Creative Commons)


[1] Ce sont des étudiants d’université qui participent à ces études. Ils doivent jouer le rôle de juré et sont confrontés à l’une des différentes versions d’un interrogatoire avant d’estimer le caractère spontané des déclarations et la culpabilité du suspect (Expérience 1) ou de distinguer les vrais de faux aveux (Expérience 2).