Crédible ? Le suspect et ses émotions

7 avril 2011 par Frank Arnould

Les émotions qu’exprime un suspect influenceraient plus la perception de sa crédibilité que le contenu de ses déclarations.

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Selon les résultats d’études expérimentales récentes, jurés potentiels ou policiers jugent plus crédible une jeune femme violée [1] quand celle-ci témoigne en affichant des émotions non verbales compatibles avec les sévices subis (pleurs, signes de désespoir…). Ils la jugent moins convaincante si son témoignage ne s’accompagne d’aucune émotion particulière, et encore moins si les émotions présentées sont incompatibles avec les faits, par exemple, quand la victime rit pendant son audition (Bollingmo, Wessel, Eilertsen, & Magnussen, 2008 ; Kaufmann, Drevland, Ellen Wessel, Overskeid, & Svein Magnussen, 2003).

Ces personnes s’attendent donc à ce qu’une victime se comporte d’une manière particulière pour pouvoir la juger crédible. Cette position pose problème, puisque les victimes réelles d’agressions sexuelles sont très différentes les unes des autres dans leur façon de s’exprimer. Si certaines d’entre elles se comportent effectivement de manière émotive, d’autres contrôlent leurs émotions.

Selon les résultats d’une nouvelle étude norvégienne, l’expression émotionnelle influencerait aussi la façon dont est perçue la crédibilité d’un jeune homme, non pas victime, mais auteur présumé de viol (Wessel et al., sous presse).

Les chercheurs ont enregistré six versions d’un interrogatoire de police simulé. Un jeune acteur y jouait le rôle d’un individu suspecté d’avoir agressé sexuellement une jeune femme. Le suspect niait toute utilisation de la force physique dans l’un des scénarios, et admettait y avoir eu recours dans l’autre. Pendant son audition, il affichait des émotions soit négatives (sanglots, pleurs, tentatives pour se maîtriser, hésitations…), soit positives (ton léger, rires), ou n’exprimait aucune émotion particulière. L’une ou l’autre de ces vidéos a été présentée à cent-soixante-quinze étudiants volontaires [2].

Comme dans les expériences sur la victime de viol, ces « jurés » ont jugé que le suspect et son témoignage étaient plus crédibles quand le jeune homme présentait des émotions négatives, qu’ils l’étaient moins quand aucune émotion n’était exprimée, et encore moins si les émotions affichées étaient incompatibles avec les faits reprochés.

Le type de scénario n’a en revanche eu aucun effet sur les jugements de crédibilité. Pourtant, les participants ont indiqué que leurs décisions avaient été prises en donnant une grande importance au contenu des declarations du suspect ! L’influence de l’expression émotionnelle sur les jugements de crédibilité s’exercerait donc de façon automatique et non consciente, bref, à l’insu des participants, ont noté les chercheurs.

Le contenu du témoignage a, par contre, influencé d’autres décisions. Les participants ont jugé plus probablement coupable le suspect et ont formulé plus fréquemment un verdict de culpabilité quand le jeune homme avait admis l’utilisation de la force physique. Les participants ont donc été en mesure, pour émettre ces jugements, de séparer les faits de leur perception du suspect, poursuivent les psychologues.

Références :

Bollingmo, G.C., Wessel, E., Eilertsen, D.E., & Magnussen, S. (2008). Credibility of the emotional witness : A survey of ratings by police investigators. Psychology, Crime & Law, 14(1), 29-40.

Kaufmann, G., Drevland, G. C. B., Wessel, Ellen, Overskeid, G., & Magnussen, Svein. (2003). The importance of being earnest : displayed emotions and witness credibility. Applied Cognitive Psychology, 17(1), 21-34.

Wessel, E. M., Bollingmo, Guri C., Sønsteby, C., Nielsen, L. M., Eilertsen, Dag Erik, & Magnussen, Svein. (sous presse). The emotional witness effect : story content, emotional valence and credibility of a male suspect. Psychology, Crime & Law.

Mots clés :

Juré – Émotion – Suspect – Viol - Abus sexuel - Délinquance sexuelle - Comportement non verbal - Adultes

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Mythe n° 2. Les victimes sont crédibles quand elles s’expriment avec émotion

Sous-rubrique Actualités de la recherche – Jurys et jurés

Crédit photo :

Enygmatic-Halycon
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[1] Dans ces études, une actrice joue le rôle de la jeune femme.

[2] Les chercheurs ont fait croire aux participants qu’ils visionnaient un interrogatoire réel, et les informaient de sa nature réelle à la fin de l’expérience.