Croquis et entretien cognitif avec le témoin [Mise à jour]

5 juin 2009 par Frank Arnould

Des chercheurs britanniques testent l’efficacité d’une consigne modifiée de l’entretien cognitif avec le témoin, moins complexe et exigeante en temps que la procédure traditionnelle.

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Faire le croquis de la scène de crime ?

Pendant un entretien cognitif, le policier demande notamment au témoin de recréer mentalement le contexte physique et psychologique du crime. Cette aide mnémotechnique, dont l’efficacité a été démontrée à plusieurs reprises, repose sur le principe de spécificité de l’encodage, formulé en 1973 par les psychologues Endel Tulving et Donald Thomson. Celui-ci stipule que la remémoration d’informations stockées en mémoire épisodique [1] dépend de la similitude entre les situations d’encodage et de récupération des souvenirs (Demarchi & Py, 2006). Encourager le témoin à retrouver des indices contextuels l’aide donc à se souvenir du crime.

Cependant, la technique de restauration mentale du contexte présente deux inconvénients majeurs : elle est complexe à mettre en œuvre et son application prend du temps. Ces contraintes expliquent probablement pourquoi certains policiers formés à l’entretien cognitif ne l’utilisent pas régulièrement ou l’appliquent de façon inappropriée. Afin de contourner ces difficultés, la psychologue Coral Dando, de l’Université de Leicester, Royaume-Uni, teste actuellement avec ses collègues (Dando, Wilcock, & Milne, 2009) une version modifiée de cette procédure. Le témoin est amené à réaliser un croquis de la scène du crime, et à décrire verbalement les détails, au fur et à mesure que ceux-ci sont dessinés (voir Encadré).

Dans une expérience parue dans Applied Cognitive Psychology, ces chercheurs convient des étudiants d’université à visionner une scène filmée d’un crime non violent. Quarante-huit heures plus tard, ils sont invités à se souvenir des faits. L’entretien avec les témoins oculaires comprend notamment deux moments importants : le rappel libre et le questionnement. La phase de rappel libre s’effectue selon la consigne classique de restauration mentale du contexte, sa version modifiée avec croquis, ou sans aucune de ces techniques. Les témoins sont ensuite questionnés à partir d’indications données pendant le rappel libre.

Quand les auteurs analysent la performance globale de la mémoire des participants [2], ils constatent que la restauration mentale du contexte avec croquis est tout aussi efficace que la version courante de la procédure. Ces deux méthodes permettent effectivement aux participants de se souvenir d’un plus grand nombre d’éléments corrects, et avec tout autant de précision, qu’en l’absence de technique de remise en contexte. Interrogés au moyen de la nouvelle procédure, les témoins commettent un moins grand nombre d’erreurs de confabulation (mentionner un détail absent ou un évènement qui ne s’est pas produit). La version modifiée de la consigne permet, en outre, de réaliser des entretiens plus courts que ceux menés avec sa version traditionnelle. La réduction de 17 % de la durée des entretiens n’est cependant pas spectaculaire (10,12 minutes versus 12,15 minutes en moyenne).

Les auteurs de l’étude pensent que les résultats obtenus « constituent une première indication de la viabilité d’une nouvelle méthode facilitant la restauration mentale du contexte chez les témoins oculaires, méthode moins complexe et exigeante en temps que la procédure enseignée actuellement aux policiers » (p. 146, notre traduction).

[Mise à jour] Dans une expérience publiée dans le numéro de juillet 2009 de la revue Applied Cognitive Psychology, Coral Dando et ses collègues poursuivent l’évaluation de l’entretien cognitif avec croquis (Dando, Wilcock, Milne & Henry, 2009). En termes de quantité et de qualité des informations recueillies, la nouvelle procédure est tout aussi efficace que l’entretien cognitif, et plus efficace qu’un entretien structuré. En outre, la durée de l’entretien cognitif modifié est 25 % plus courte que celle de l’entretien cognitif.

Dans cette expérience, les trois types d’entretien comportent des procédures de facilitation sociale, ainsi que des phases de rappel libre et de questionnement. Dans l’entretien cognitif, seules les consignes de restauration mentale du contexte et de changement d’ordre du rappel des faits (s’en souvenir dans l’ordre inverse de leur déroulement) sont retenues. Dans l’entretien structuré, l’interviewer ne propose aucune aide mnémotechnique au témoin.

La méthode de restauration mentale du contexte avec croquis

Le témoin dispose de papier et de crayons. Il est informé de la façon suivante : « Ce que je voudrais que vous fassiez, c’est de dessiner un croquis ou un plan détaillé de l’évènement que vous avez vu il y a quelques jours. »

Il est encouragé à dessiner autant de détails qu’il le souhaite : « J’aimerais que vous dessiniez sur ce plan le plus grand nombre de détails possible à propos de l’évènement. Cela peut être absolument tout ce que vous souhaitez et tout ce qui pourrait vous aider à vous souvenir de l’évènement. J’aimerais aussi que vous me décriviez chaque chose que vous êtes en train de dessiner au moment où vous la dessinez. »

Le témoin n’est pas limité dans le temps pour réaliser son croquis, après quoi l’interviewer lui demande : « Pouvez-vous, s’il vous plait, me dire tout ce dont vous vous souvenez à propos du film ? »

Source : Dando etal. (2009).

Références :

Dando, C., Wilcock, R., & Milne, R. (2009). The cognitive interview : The efficacy of a modified mental reinstatement of context procedure for frontline police investigators. Applied Cognitive Psychology, 23(1), 138-147.

Dando, C., Wilcock, R., & Milne, R., Henry, L. (2009). A modified cognitive interview procedure for frontline police investigators. Applied Cognitive Psychology, 23(5), 698-716.

Demarchi, S., & Py, J. (2006). L’entretien cognitif : son efficacité, son application et ses spécificités. Revue Québécoise de Psychologie, 27(3), 177-196.

Tulving, E., & Thomson, D.M. (1973). Encoding specificity and retrieval processes in episodic memory. Psychological Review, 80(5), 352-373.

Lecture supplémentaire sur l’entretien cognitif :

Ginet, M. (2003). Les clés de l’entretien avec le témoin ou la victime. Paris : La Documentation Française.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Entretien cognitif – Restauration mentale du contexte – Mémoire – Policiers - Cognition - Adultes

Crédit photo :

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[1] La mémoire épisodique contient nos souvenirs personnels, localisés dans le temps et l’espace.

[2] Le lecteur intéressé pourra se reporter à l’article de Dando et coll. (2009) pour l’analyse séparée du rappel libre et du questionnement.