Décrire et identifier : deux tâches indépendantes ?

25 juin 2009 par Frank Arnould

Une équipe de chercheurs canadiens confirme un fait étonnant : la capacité de témoins oculaires à décrire faits et criminel n’est pas obligatoirement associée à leur aptitude à prendre la bonne décision dans une parade d’identification.

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La science est souvent contre-intuitive. La psychologie n’échappe pas à cette règle. Nombre de ses conclusions ne s’accordent pas avec le sens commun. Une série d’expériences en psychologie du témoignage, publiée récemment, illustre parfaitement ce décalage entre découverte scientifique et croyances populaires.

Intuitivement pour beaucoup d’entre nous, un témoin oculaire décrivant avec moult détails une scène de crime et l’apparence du malfaiteur devrait prendre une décision plus précise dans une parade d’identification qu’un témoin dont les déclarations sont brèves et vagues.

Pourtant, l’équipe de recherche dirigée par Joanna Pozzulo, de l’Université Carleton à Ottawa, Canada, vient de montrer que ces deux tâches, décrire et identifier, ne seraient pas forcément associées, aussi bien chez l’enfant que chez l’adulte. Dans leurs études, des enfants âgés de 9 à 12 ans et des adultes visionnent une séquence vidéo de vol. Après avoir décrit la scène et le criminel, ils sont invités à reconnaître ou non le délinquant en participant à des séances d’identification de suspects. Le tapissage est composé uniquement de personnes innocentes (Études 1 et 2) ou présente le coupable au côté des distracteurs [1] (Étude 2).

Les résultats montrent que les enfants se souviennent d’un moins grand nombre de détails de la scène et du criminel que les adultes. Cependant, leurs descriptions sont tout aussi précises que celles de leurs ainés. Les chercheurs constatent également que les participants, enfants et adultes, ayant pris la bonne décision face à la parade d’identification ne font pas des descriptions plus détaillées et plus précises que ceux ayant fait un mauvais choix !

Les conséquences de ces données sont claires pour les auteurs de ces études. Quand un témoin oculaire identifie par erreur un distracteur dans un tapissage, cela ne discrédite pas obligatoirement sa description des faits et du criminel puisque description et identification seraient des tâches indépendantes.

La synthèse quantitative de la littérature publiée en 2008 par les psychologues Christian Meissner, Siegfried Sporer et Kyle Susa montre néanmoins que certaines mesures de la qualité des descriptions verbales de visages sont associées à la précision de leur identification. Les ampleurs d’effet sont toutefois faibles ou modérés.

Références :

Meissner, C.A., Sporer, S.L., & Susa, K.J. (2008). A theoretical review and meta-analysis of the description-identification relationship in memory for faces. European Journal of Cognitive Psychology, 20(2), 414-455.

Pozzulo, J. D., Dempsey, J. L., Crescini, C., & Lemieux, J. M. T. (2009). Examining the relation between eyewitness recall and recognition for children and adults. Psychology, Crime & Law, 15(5), 409-424.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Rappel – Reconnaissance – Description verbale - Identification de suspect – Parade d’identification – Tapissage de police – Mémoire – Cognition – Enfants d’âge scolaire - Adultes

À lire également sur PsychoTémoins :

Relations entre description verbale et identification d’un visage

Sur le Web :

Samuel Demarchi (Université Paris 8). Pourquoi est-il si difficile de décrire une personne ? Peut-on utiliser des stratégies pour être plus efficace ? Lire l’article sur le site de la Société Française de Psychologie.

Crédit photo :

c@rljones
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[1] Les distracteurs sont les personnes dont l’innocence est connue de la police et alignées avec le suspect.