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Des amnésies illusoires chez les personnes ayant retrouvé des souvenirs infantiles d’agressions sexuelles ?

26 mars 2007 par Frank Arnould

La polémique sur les souvenirs retrouvés d’agressions sexuelles infantiles a été l’une des plus virulentes de ces dernières années dans les champs de la psychologie et de la psychiatrie. Cette « guerre des souvenirs » oppose deux camps. D’un côté, certains thérapeutes pensent que des événements traumatisants peuvent être totalement oubliés, même sur une période très longue. Ces expériences douloureuses peuvent néanmoins être retrouvées au moyen de techniques psychothérapeutiques appropriées. De l’autre côté, des chercheurs mettent en doute la véracité des souvenirs retrouvés. Il s’agirait bien souvent de faux souvenirs qui seraient les produits de méthodes thérapeutiques suggestives.

Schooler et différents collaborateurs (voir, par exemple, Schooler, 2001) ont décrit plusieurs cas de personnes ayant retrouvé de tels souvenirs de violence sexuelle infantile. Deux cas de femmes, en particulier, sont intrigants. Elles ont été surprises d’apprendre de la part de leur partenaire qu’elles leur avaient parlé de ces abus pendant la période d’amnésie supposée. En quelque sorte, elles avaient oublié de s’être souvenues antérieurement des sévices subis.

Comment un tel phénomène peut être possible ? Schooler et ses collaborateurs font l’hypothèse qu’au moment où des personnes font l’expérience d’un souvenir retrouvé, le rappel s’effectue d’une façon différente de celle qui a permis le souvenir précédent. Autrement dit, “Se rappeler un événement d’une manière X peut entraîner l’oubli de son souvenir antérieur réalisé d’une manière Y” (Arnold et Lindsay, 2002, p. 351).

Arnold et Lindsay (2002, 2005) ont mis au point un élégant paradigme expérimental pour étudier ce phénomène. La procédure consiste à demander tout d’abord aux participants de l’expérience d’étudier une liste de mots homographes. Par exemple, le terme anglais Palm peut signifier à la fois une partie de la main (la paume) et un arbre (le palmier). Dans la liste d’étude, chaque mot est associé à un indice, par exemple, hand-palm (main-paume). Lors d’un premier test de la mémoire, les sujets doivent se souvenir d’un sous-ensemble des mots homographes mémorisés et présentés avec le même indice que celui de la liste d’étude (hand-p**m) ou bien avec un autre qui renvoie à la seconde signification de l’homographe (tree-p**m). Dans le second test, la mémoire de tous les mots étudiés est évaluée. Seuls les indices présentés dans la phase d’étude sont utilisés (voir le tableau ci-dessous pour un résumé de la procédure). Pour chaque mot rappelé, les sujets doivent indiquer s’ils s’en sont souvenu dans le test de mémoire précédent. Le résultat principal est le suivant : les participants oublient plus facilement s’être souvenus précédemment d’un mot lorsque celui-ci a été indicé de manière différente au cours des deux tests. C’est l’effet de l’oubli des souvenirs (Forget it all along effect).


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Geraerts, Arnold, Lindsay, Merckelbach, Jelicic et Hauer (2006) ont reproduit récemment l’effet de l’oubli des souvenirs. Mais un élément nouveau est découvert : cet effet est plus important chez les participants qui déclarent avoir retrouvé des souvenirs d’abus sexuels infantiles que chez ceux qui ne les ont jamais oubliés ou qui n’ont pas été abusés.

Si certaines personnes ayant retrouvé des souvenirs infantiles d’abus sexuels sous-estiment avoir rappelé antérieurement des mots neutres, cela n’implique en rien qu’ils se comporteront de la même façon pour des faits autobiographiques. C’est l’objectif de la seconde expérience de Geraerts et al. que de tester la possibilité d’une telle généralisation, en modifiant le paradigme initial de Arnold et Lindsay pour l’appliquer à la mémoire de faits autobiographiques. Celle-ci est évaluée à plusieurs reprises sur une période de quatre mois. Les participants doivent avant tout se souvenir d’événements personnels (par exemple, un épisode de leur enfance où ils sont restés seuls à la maison) en mettant l’accent sur l’aspect positif ou négatif de l’expérience. Deux mois plus tard, ils doivent alors se rappeler d’une partie des événements de la phase précédente selon une orientation émotionnelle identique ou différente. Ainsi, si le souvenir d’un épisode de solitude vécue pendant l’enfance a été d’abord rappelé selon une perspective positive, il devra maintenant être relaté de manière négative, et vice versa. Enfin, après une période de deux mois supplémentaires, les participants sont invités à se souvenir de l’ensemble des événements personnels rappelés initialement en mettant l’accent sur le même aspect émotionnel utilisé lors de cette première phase. Pour chaque événement rappelé, les sujets indiquent s’ils s’en sont souvenu lors du précédent test.

Ici encore, les participants oublient plus facilement de s’être souvenus antérieurement d’un fait autobiographique lorsque celui-ci a été alors rappelé selon une orientation émotionnelle différente. Comme pour la première expérience, l’effet est plus important chez les personnes déclarant avoir retrouvé des souvenirs infantiles d’agressions sexuelles.

Les résultats de cette étude sont donc compatibles avec l’hypothèse de Schooler (2001). Les différentes façons dont nous pensons à un événement à des occasions multiples peuvent contribuer à nous faire oublier que nous nous en sommes souvenus antérieurement. Il reste à comprendre précisément les raisons pour lesquelles cet effet est exacerbé chez les personnes qui déclarent avoir retrouvé des souvenirs d’agressions sexuelles subies pendant leur enfance. Si ce résultat est confirmé, peut-être pourra-t-on y voir une voie de réconciliation possible entre les différentes positions concernant les souvenirs retrouvés.

Références :

Arnold, M. M., & Lindsay, D. S. (2002). Remembering remembering. Journal of Experimental Psychology : Learning, Memory, and Cognition, 28, 521-529.

Arnold, M. M., & Lindsay, D. S. (2005). Remembrance of remembrance past. Memory, 13, 533-549.

Geraerts, E., Arnold, M. M., Lindsay, D. S., Merckelbach, H., Jelicic, M., & Hauer, B. (2006). Forgetting of prior remembering in persons reporting recovered memories of childhood sexual abuse. Psychological Science, 17, 1002-1008.

Schooler, J. W. (2001). Discovering memories in the light of meta-awareness. Journal of Aggression, Maltreatment, and Trauma, 4, 105-136.

Mots-clés :

Abus sexuel infantile, Mémoire, Souvenirs retrouvés, Oubli, Adultes.

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