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Des effets négatifs du contre-interrogatoire sur les témoignages oculaires ?

1er septembre 2011 par Frank Arnould

Une expérience révèle que le contre-interrogatoire d’un avocat est une source de manipulation des témoignages oculaires.

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Vue du Palais de justice, Paris

En France, au cours d’un procès pénal, la loi du 15 juin 2000 [1]permet à l’avocat d’un mis en examen ou de la partie civile de poser directement des questions à un témoin, sans passer par le président. Cette procédure autorise le contre-interrogatoire, une méthode souvent perçue comme efficace pour découvrir la vérité et déterminer la crédibilité d’un témoignage. Or, une étude publiée récemment par des psychologues britanniques (Valentine & Maras, 2011), suggère que cette technique peut constituer une source de manipulation des déclarations de témoins honnêtes.

L’expérience se déroule en plusieurs étapes. Certains participants visionnent seuls l’un ou l’autre enregistrement d’une même scène de vol. Ces deux versions de l’infraction ont été filmées selon des perspectives différentes. Deux détails du crime ne sont visibles que dans la version A, et deux autres ne sont visibles que dans la version B. Le reste des participants visionnent la scène en compagnie d’un second témoin : l’un des témoins regarde la version A et l’autre la version B. L’expérimentateur leur fait cependant croire qu’ils visionnent exactement le même film.

Quelques instants plus tard, les sujets de l’expérience sont invités à se souvenir des faits en remplissant un questionnaire comportant une question de rappel libre, suivie de questions spécifiques. Ceux ayant vu seuls la vidéo remplissent individuellement le questionnaire. Les autres doivent le remplir avec leur co-témoin. Pour cela, ils sont invités à discuter entre eux des faits avant de donner leurs réponses communes.

Trente minutes plus tard, tous les participants remplissent individuellement un questionnaire sur les faits, portant notamment sur les détails divergents entre les deux versions du crime. Cette étape, assimilable à l’interrogatoire, permettra de savoir si les personnes ont intégré dans leur témoignage des éléments vus seulement par leur co-témoin et suggérés par lui pendant les discussions. Elle permettra également de juger si les participants modifient ou non leur première version de faits après le contre-interrogatoire. Ce contre-interrogatoire a lieu quatre semaines après l’interrogatoire. Des avocats plaidants (barristers) en ont la charge. Ils sont informés qu’il est dans l’intérêt de leur client que le témoin change sa réponse pour la réponse alternative aux questions portant sur les détails divergents entre vidéos. Ils sont encouragés à pratiquer les techniques qu’ils utilisent habituellement quand ils sont confrontés à ce type de situation.

En écho aux résultats de recherches antérieures, les chercheurs observent qu’une majorité de participants (73 %) se conforme aux suggestions de leur co-témoin. Autrement dit, ils intègrent dans leur témoignage au moins un élément de la scène qu’ils n’ont pas vu personnellement, mais qui leur a été divulgué par leur partenaire d’expérience.

Les avocats ont réussi leurs contre-interrogatoires puisque 73 % des participants ont modifié au moins une de leurs réponses initiales en acceptant la réponse alternative. Ce sont les personnes ayant assisté individuellement au crime, pourtant les plus précises au départ, qui ont le plus subi l’influence du contre-interrogatoire. Elles sont surtout passées de réponses d’abord correctes dans l’interrogatoire à des réponses incorrectes dans le contre-interrogatoire ! Les personnes ayant assisté à la scène en compagnie d’un autre témoin sont tout autant passées de réponses correctes à des réponses incorrectes que l’inverse entre l’interrogatoire et le contre-interrogatoire.

Si, dans cette expérience, le contre-interrogatoire influence négativement la précision des témoignages, la raison est à chercher dans le style et les stratégies de questionnement des avocats. Ceux-ci ont largement recouru aux pressions sociales et aux questions dirigées, techniques connues pour réduire la précision des témoignages oculaires.

Les modifications des témoignages après le contre-interrogatoire reflètent-elles des altérations de la mémoire des faits ou bien une soumission des participants aux pressions sociales des avocats ? Cette interrogation, notent les chercheurs, devra faire l’objet d’investigations ultérieures. Ils réclament également de la prudence sur la généralisation des résultats obtenus à des situations réelles de contre-interrogatoire. En effet, les conditions expérimentales utilisées ne reproduisent pas complètement le déroulement d’une véritable situation de témoignage et d’un procès pénal.

Référence :

Valentine, T., & Maras, K. (2011). The effect of cross‐examination on the accuracy of adult eyewitness testimony. Applied Cognitive Psychology, 25(4), 554-561.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Procès – Contre-interrogatoire – Conformisme des souvenirs – Influence sociale – Adultes

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Sous-rubrique Actualités de la recherche – Entretiens et interrogatoires

Crédit photo :

beggs
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