Des faux souvenirs aux faux aveux

4 février 2013 par Frank Arnould

Des chercheurs ont réussi à observer pour la première fois en laboratoire la manière dont des personnes innocentes finissent par se souvenir, à tort, d’avoir commis des actes criminels.

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En 2010, Richard Leo, de l’École de droit de l’Université de San Francisco, et Steven Drizin, de l’École de droit de l’Université du Nord-ouest à Chicago, ont décrit les étapes d’une enquête judiciaire pouvant conduire des personnes innocentes à avouer un crime qu’elles n’ont pas commis.

La première erreur consiste à désigner un suspect innocent comme étant coupable. Plusieurs sources d’information peuvent être à l’origine de cette erreur de classification. Par exemple, les enquêteurs sont souvent mal informés sur les indices censés révéler mensonge et vérité et ils utilisent parfois des indicateurs qui ne sont pas spécifiques au mensonge. Les policiers peuvent aussi se servir du profil du criminel. Or, le profilage n’est pas toujours précis et plusieurs affaires judiciaires montrent qu’il a pu conduire sur de fausses pistes [1].

La seconde erreur consiste, de la part des enquêteurs, à utiliser ensuite des méthodes d’interrogatoire psychologiquement coercitives, comme la stratégie de minimisation. Celle-ci consiste à laisser entendre au suspect qu’il pourrait bénéficier de clémence s’il avoue. La dernière erreur, l’erreur de contamination, consiste à insuffler au suspect des informations sur le crime. De ce fait, ses déclarations seront détaillées et paraitront crédibles. Certains suspects innocents finissent même par se croire réellement les auteurs des faits reprochés (faux aveux internalisés).

Des chercheurs canadiens viennent justement d’observer comment des personnes peuvent construire des faux souvenirs de crimes qu’elles n’ont pas commis (Shaw & Porter, à paraître). De jeunes adultes sont invités à se souvenir de deux évènements d’enfance. Les participants sont prévenus que leurs parents ont fourni aux chercheurs des informations sur ces épisodes de leur vie. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que l’un des deux évènements est en fait entièrement faux. Pour certains sujets, ce faux évènement fait référence à une infraction (agression, agression avec arme ou vol) qui les aurait conduits à être interrogés par la police entre 11 et 14 ans. Pour les autres sujets, il fait référence à un évènement émotionnel non criminel.

C’est au cours de trois entretiens successifs, espacés chacun d’une semaine, que les participants vont tenter de se remémorer les deux évènements à partir d’indices parentaux. Pour cela, ils sont notamment invités à restaurer mentalement le contexte des faits et à en créer des images mentales (imagerie guidée).

Les résultats sont surprenants. À l’issue des trois entretiens, 67 % des participants se sont souvenus d’avoir été l’auteur d’un crime qu’ils n’ont pourtant pas commis ! [2] Ces faux souvenirs contiennent même de nombreux détails et sont rapportés avec assurance. Dans les cas d’agression et d’agression avec arme, les faux confesseurs ont même mentionné des détails concernant leur entrevue avec la police, comme l’apparence physique des policiers !

Les chercheurs pensent que leur étude est la première à démontrer de manière expérimentale la facilité avec laquelle des techniques suggestives d’interrogatoire peuvent provoquer la formation de faux souvenirs complets d’actes criminels.

Références :

Leo, R. A., & Drizin, S. A. (2010). The three errors : Pathways to false confession and wrongful conviction. In G. D. Lassiter & C. A. Meissner (éds.), Police Interrogations and False Confessions : Current Research, Practice, and Policy Recommendations (p. 9-30). Washington, DC : American Psychological Association.

Lilienfeld, S. O., Lynn, S. J., Ruscio, J., & Beyerstein, B. L. (2010). 50 Great Myths of Popular Psychology : Shattering Widespread Misconceptions About Human Behavior. Chichester : Wiley-Blackwell.

Shaw, J., & Porter, S. (à paraître). Constructing rich false memories of committing crime. Psychological Science.

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[1] Le profilage est en en fait une pratique controversée au sein de la communauté scientifique. Selon le psychologue Scott Lilienfeld et ses collègues (Lilienfeld, Lynn, Ruscio & Beyestein, 2010), la littérature publiée sur le sujet montre que les profilers professionnels détectent à peine mieux, pas mieux ou parfois même moins bien que des personnes non formées au profilage certaines caractéristiques des criminels. À titre d’exemple, ces auteurs relatent une affaire de meurtres en série aux États-Unis. Les profilers avaient jugé que le meurtrier devait être un homme blanc, agissant seul, âgé d’environ 25 ans, n’ayant pas d’enfant et sans passé militaire. L’enquête finira par révéler que deux meurtriers étaient impliqués, et non un, tous deux d’origine afro-américaine. L’un était âgé de 41 ans, père de quatre enfants et ancien militaire. L’autre était âgé de 17 ans.

[2] À titre de comparaison, 71 % des participants de l’autre groupe de sujets se sont souvenus de faux évènements émotionnels non criminels, la différence entre les deux groupes n’étant pas statistiquement significative.