Des souvenirs d’images inexistantes ?

26 novembre 2009 par Frank Arnould

Une question suggestive peut conduire de nombreuses personnes à penser avoir vu les images enregistrées, en fait inexistantes, du moment précis où des évènements publics dramatiques se sont déroulés. Que se cache-t-il vraiment derrière ces comptes rendus erronés ?

Le 4 octobre 1992, un avion-cargo s’est écrasé sur le quartier sud-est d’Amsterdam, provoquant la mort de quarante-trois personnes. Quelques mois après cette catastrophe, des psychologues néerlandais ont posé la question suivante à plusieurs de leurs concitoyens : « Avez-vous vu le film de télévision montrant l’instant où l’avion a heurté l’immeuble ? » De 55 % (Étude 1) à 66 % (Étude 2) des participants ont répondu par l’affirmative (Crombag, Wagenaar, & van Koppen, 1996). Pourtant, il n’existe aucun enregistrement vidéo de ce moment précis de l’accident !

En utilisant une méthode de suggestion similaire (paradigme des crashing memories), l’équipe de recherche dirigée par Tom Smeets, de l’Université de Maastricht, aux Pays-Bas, a constaté que 66 % des personnes interrogées ont indiqué avoir vu l’enregistrement filmé, lui aussi inexistant, du moment précis où Pim Fortuyn, homme politique néerlandais controversé, fut abattu en mai 2002 par un activiste de la cause animale (Smeets, Telgen, Ost, Jelicic, Merckelbach, 2009). Dix pour cent de ces individus ont même communiqué des détails qu’ils n’ont évidemment pas pu voir.

Mais que se cache-t-il réellement derrière ces faux comptes rendus ? Après avoir été informés de l’objectif réel de l’étude, 81 % des personnes ayant indiqué initialement avoir vu l’enregistrement pensaient que la question portait en fait sur les images filmées à la suite de l’assassinat. Celles-ci ont été effectivement diffusées largement à la télévision. Malgré le débriefing, 10 % des personnes sont restées convaincues d’avoir vraiment vu les soi-disant images.

Les auteurs de cette nouvelle étude ont conclu que ces comptes rendus erronés seraient plus souvent le résultat d’une mauvaise compréhension de la question suggestive (« Avez-vous vu le film amateur du meurtre de Pim Fortuyn ? ») plutôt que l’effet de fausses croyances ou faux souvenirs autobiographiques. D’ailleurs, dans un travail antérieur à cette expérience, Tom Smeets et ses collaborateurs ont montré que le fait de formuler la question de manière moins ambiguë avait pour conséquence de réduire le nombre de personnes se souvenant d’avoir vu l’enregistrement inexistant de l’assassinat (Smeets, Jelicic, Peters, Candel, Horselenberg, & Merckelbach, 2006).

Résultats des études utilisant le paradigme des crashing memories
Auteurs
Année de publication
Évènement public
Après suggestion, pourcentage de personnes indiquant avoir vu des images inexistantes de l’évènement
Crombag, Wagenaar, & van Koppen
1996
Crash d’un boeing 747 sur un quartier d’Amsterdam en 1992
55 % (Étude 1) et 66 % (Étude 2)
Ost, Vrij, Costall & Bull
2002
Mort de la Princesse Diana dans un accident de circulation à Paris en 1997
44 %
Granhag, Strömwall & Billings
2003
Naufrage du ferry Estonia en 1994 dans la mer Baltique
52 %
Jelicic, Smeets, Peters, Candel, Horselenberg, & Merckelbach
2006
Assassinat en 2002 de Pim Fortuyn, homme politique néerlandais
63 %
Ost, Hogbin & Granhag
2006
Attentat dans un nightclub à Bali en 2002 39,6 % (62,5 % après confirmation par un complice de l’expérimenteur, 18,75 % après infirmation et 37,5 % sans influence sociale particulière)
Smeets, T., Jelicic, M., Peters, M.J.V., Candel, I., Horselenberg, R. & Merckelbach, H
2006
Assassinat en 2002 de Pim Fortuyn, homme politique néerlandais 63%, 30 % et 26,7 % (plus la question suggestive est ambiguë, plus le pourcentage augmente)
Wilson & French
2006
Attentat dans un nightclub à Bali en 2002
36 %
Ost, Granhag, Udell, Hjelmsäter
2008
Attentat dans le bus n° 30 à Londres en 2005 40 % (échantillon britannique) et 6 % (échantillon suédois)
Smeets, Telgen, Ost, Jelicic & Merckelbach
2009
Assassinat en 2002 de Pim Fortuyn, homme politique néerlandais
66 %
Plausibilité des évènements, fausses croyances et faux souvenirs

Les données obtenues par Tom Smeets et ses collabortateurs (Smeets et coll., 2009) ont confirmé un modèle théorique de la formation des faux souvenirs. Celui-ci stipule que la plausibilité générale et personnelle des évènements, les fausses croyances et les faux souvenirs sont des concepts distincts mais imbriqués. Les évaluations faites par les participants de ces quatres aspects ont effectivement révélé la structure suivante :

Plausibilité générale > Plausibilité personnelle > Fausses croyances > Faux souvenirs

Références :

Crombag, H. F. M., Wagenaar, W. A., & Koppen, P. J. V. (1996). Crashing memories and the Problem of ‘Source monitoring’. Applied Cognitive Psychology, 10(2), 95-104.

Granhag, P. A., Strömwall, L., & Billings, J. (2003). I’ll never forget the sinking ferry : How social influence makes false memories surface. In M. Vanderhallen, G. Vervaeke, P. J. van Koppen, & J.Goethals (Eds.), Much ado about crime : Chapters on psychology and law (pp. 129–140). Bruxelles : Politeia.

Jelicic, M., Smeets, T., Peters, M.J.V., Candel, I., Horselenberg, R. & Merckelbach, H. (2006). Assassination of a controversial politician : Remembering details from another non-existent film. Applied Cognitive Psychology, 20(5), 591-596.

Ost, J., Granhag, P., Udell, J., & Hjelmsäter, E. R. A. (2008). Familiarity breeds distortion : The effects of media exposure on false reports concerning media coverage of the terrorist attacks in London on 7 July 2005. Memory, 16-85(1), 76-85.

Ost, J., Hogbin, I., & Granhag, P. (2006). Altering false reports via confederate influence. Social Influence, 1(2), 105-116.

Ost, J., Vrij, A., Costall, A., & Bull, R. (2002). Crashing memories and reality monitoring : distinguishing between perceptions, imaginations and lsquofalse memoriesrsquo. Applied Cognitive Psychology, 16(2), 125-134.

Smeets, T., Jelicic, M., Peters, M.J.V., Candel, I., Horselenberg, R. & Merckelbach, H. (2006). ‘Of course I remember seeing that film’ - How ambiguous questions generate crashing memories. Applied Cognitive Psychology, 20(6), 779-789.

Smeets, T., Telgen, S., Ost, J., Jelicic, M., & Merckelbach, H. (2009). What’s behind crashing memories ? Plausibility, belief and memory in reports of having seen non-existent images. Applied Cognitive Psychology, 23(9), 1333-1341.

Wilson, K., & French, C. C. (2006). The relationship between susceptibility to false memories, dissociativity, and paranormal belief and experience. Personality and Individual Differences, 41(8), 1493-1502.

Mots clés :

Faux souvenirs – Fausses croyances – Suggestibilité – Mémoire – Cognition – Adultes

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