Des témoins oculaires incohérents mais fiables ?

17 mai 2011 par Frank Arnould

Les réminiscences discréditent généralement un témoin oculaire, alors qu’elles sont souvent précises.

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Les propos d’un témoin oculaire sont jugés plus crédibles quand ils sont cohérents d’une audition à l’autre. Toute forme d’incohérence risque alors de le discréditer. Quand les propos incohérents prennent la forme de contradictions, douter de la crédibilité du témoin est permis, puisqu’au moins l’une des déclarations est incorrecte (par exemple, quand le malfaiteur est d’abord décrit comme étant rasé de près, puis comme portant une barbe).

S’aidant d’une conception intuitive selon laquelle la mémoire s’affaiblirait inexorablement avec le passage du temps, juges et jurés doutent aussi de la fiabilité des nouveaux détails rapportés par le témoin et dont il n’avait jamais parlé dans les auditions précédentes (Fisher, Brewer, & Mitchell, 2009). Or, le phénomène de réminiscence, c’est-à-dire le fait de se souvenir de nouvelles informations ayant été précédemment oubliées, sans réapprentissage (Ballard, 1913), viole cette règle commune. Une analyse de 19 expériences de simulation de témoignages révèle ainsi que ces réminiscences sont courantes, et que les nouveaux détails rapportés au cours d’une seconde audition sont précis la plupart du temps (Fisher et al., 2009).

Une nouvelle série d’expériences, que va publier Aileen Oeberst, de l’Université d’Osnabrück en Allemagne, permet de confronter directement la façon dont les personnes jugent la fiabilité des réminiscences, quand la mémoire est testée à plusieurs reprises, avec la performance réelle de la mémoire d’autres sujets placés dans ces mêmes conditions de test (Oeberst, sous presse).

Les résultats confirment que les réminiscences sont globalement des informations précises, mais qu’elles sont pourtant perçues comme étant peu fiables ! Alors qu’elles sont tout aussi exactes que les informations cohérentes ou oubliées d’un test à l’autre, elles sont jugées comme les moins crédibles de toutes.

L’auteur de ces expériences conclut en recommandant de différencier les différentes formes d’incohérence dans les auditions d’un témoin oculaire, puisque certaines d’entre elles, comme les réminiscences, peuvent être précises : « traiter les contradictions, les réminiscences et les oublis comme des phénomènes similaires n’est ni approprié, ni justifiable » (notre traduction). Le système légal, poursuit-elle, jugerait les témoignages sur la base de théories naïves du fonctionnement de la mémoire, théories qui s’avèrent être inexactes, notamment en ce qui concerne les réminiscences.

Références :

Ballard, P. B. (1913). Obliviscence and reminiscence. British Journal of Psychology, 1(2), 1-82.

Fisher, R. P., Brewer, N., & Mitchell, G. (2009). The relation between consistency and accuracy of eyewitness testimony : Legal versus cognitive explanations. Dans R. Bull, T. Valentine, & T. Williamson (Éds.), Handbook of Psychology of Investigative Interviewing (p. 121-136). Chichester : Wiley-Blackwell.

Oeberst, A. (sous presse). If anything else comes to mind… Better keep it to yourself ? Delayed recall is discrediting—Unjustifiably. Law and Human Behavior.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Incohérence – Réminiscience – Mémoire – Crédibilité - Adultes

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-bast-
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