Description verbale du visage et qualité d’un portrait-robot

7 février 2011 par Frank Arnould

Décrire verbalement le visage du malfaiteur peut parfois détériorer la qualité de son portrait-robot.

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La description verbale d’un visage obscurcit son souvenir visuel.

Au début des années 90, les psychologues américains Jonathan Schooler et Tonya Engstler-Schooler ont fait une découverte troublante (Schooler & Engstler-Schooler, 1990). Les chercheurs ont proposé à des personnes de visionner un court enregistrement vidéo mettant en scène un braquage de banque. Vingt minutes plus tard, une partie des sujets a décrit verbalement le visage du braqueur, procédure habituelle du recueil des témoignages oculaires. Pendant ce temps, les autres sujets ont effectué une tâche sans lien avec la situation de témoignage. Tous les participants ont ensuite été invités à identifier le braqueur parmi une série de figurants. Les résultats ont montré que le fait de décrire verbalement le visage a réduit significativement l’aptitude des témoins à identifier correctement le voleur dans le tapissage de police !

Dans le cadre d’enquêtes criminelles, faut-il s’inquiéter de cet effet d’ombrage verbal sur la mémoire des visages ? Les psychologues Christian Meissner et John Brigham ont analysé la littérature scientifique produite sur le sujet (Meissner & Brigham, 2001). Les auteurs ont conclu que la verbalisation d’un visage réduit significativement la capacité de l’identifier par la suite, mais l’ampleur de l’effet est faible. De plus, l’ombrage verbal est un phénomène fragile. Il disparaît dès qu’un intervalle de temps d’au moins 30 minutes sépare la description du visage de la séance d’identification.

Les psychologues Charlie Frowd et Stephen Fields ont observé la présence du phénomène, et sa fragilité, quand un témoin est amené à élaborer le portrait-robot d’un visage qui ne lui est pas familier (Frowd & Fields, 2011).

Les participants ont tout d’abord observé un visage inconnu. Deux jours plus tard, ils l’ont décrit verbalement, puis ont construit son portrait-robot, immédiatement ou 30 minutes après la verbalisation. Un groupe contrôle de sujets n’a pas eu à verbaliser les traits faciaux.

Les descriptions verbales ont été recueillies à l’aide d’un entretien cognitif. Les portraits-robots, quant à eux, ont été réalisés avec l’assistance de l’expérimentateur, en utilisant le logiciel PRO-fit. Les participants du groupe contrôle ont élaboré seuls leur portrait-robot, afin d’éviter toute interaction verbale avec l’expérimentateur.

Les portraits-robots ont ensuite été évalués par d’autres participants, familiers des visages représentés. Ces personnes n’ont pu reconnaître spontanément et avec exactitude que 1,4 % des portraits-robots ! Ce taux de dénomination spontanée a été si faible qu’il n’a pas permis aux chercheurs de réaliser différentes statistiques, afin de tester l’effet de la verbalisation du visage sur la qualité des portraits-robots produits.

Heureusement, d’autres mesures de dénomination se sont révélées plus sensibles. Leur analyse a permis d’observer que les portraits-robots produits sans description verbale préalable du visage ont été plus souvent reconnus que les portraits-robots produits immédiatement après sa verbalisation. Ce résultat signale donc la présence d’un effet d’ombrage verbal sur la qualité des portraits-robots, effet d’une ampleur faible à modérée.

Cependant, les portraits-robots réalisés 30 minutes après la verbalisation du visage ont été tout aussi souvent reconnus que les portraits-robots produits sans description faciale, signalant ainsi la fragilité de l’effet d’ombrage verbal. Celui-ci a donc disparu quand un délai de 30 minutes a été imposé entre la verbalisation du visage et la construction du portrait-robot.

Références :

Frowd, C. D., & Fields, S. (2011). Verbalization effects in facial composite production. Psychology, Crime & Law, 17(8), 731-744.

Meissner, C. A., & Brigham, J. C. (2001). A meta-analysis of the verbal overshadowing effect in face identification. Applied Cognitive Psychology, 15(6), 603-616.

Schooler, J. W., & Engstler-Schooler, T. Y. (1990). Verbal overshadowing of visual memories : Some things are better left unsaid. Cognitive Psychology, 22(1), 36-71.

Lecture complémentaire sur les portraits-robots :

Demarchi, S. (2011). Les témoignages, pièges à conviction. Dossiers Pour la Science, n° 70.

Mots clés :

Portrait-robot – Verbalisation du visage – Description verbale – Témoignage oculaire – Adultes

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