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Détecter le mensonge ? Trois styles d’interrogatoire de police évalués

20 juillet 2007 par Frank Arnould

Aldert Vrij est l’un des spécialistes mondiaux de la détection du mensonge dans un contexte légal. En collaboration avec des chercheurs de l’Université de Portsmouth au Royaume-Uni et de l’Université Internationale de Floride aux Etats-Unis, il publie dans la revue Law and Human Behavior les résultats de deux nouvelles expériences (Vrij, Mann, Kristen & Fisher, 2007). La première compare la capacité de trois styles d’interrogatoire de police à inciter un suspect à produire des indices verbaux du mensonge. La deuxième analyse l’aptitude de policiers à détecter le mensonge ou la vérité selon le style avec lequel ont été interrogés les suspects.

Dans la première expérience, cent-vingt étudiants doivent dire la vérité ou mentir à propos d’un événement. Chaque « suspect » est interrogé par un policier à l’aide de l’un des trois styles d’interrogatoire suivants : la collecte d’informations, l’interrogatoire accusateur et l’Entretien d’Analyse Comportementale (Behaviour Analysis Interview).

La collecte d’informations consiste à demander au suspect de fournir des énoncés détaillés en réponse à des questions ouvertes (« Qu’avez-vous fait entre 15 et 16 heures ? », « Vous venez d’indiquer que vous êtes allé faire du sport pendant la soirée. Qui d’autre était présent ? »...).

Le style accusateur confronte le suspect à des accusations (« Vos réactions me font penser que vous êtes en train de mentir », « Etes-vous sûr que vous êtes réellement en train de me dire la vérité ? »...).

L’Entretien d’Analyse Comportementale a été élaboré par Intaub et différents collaborateurs. Le principe de cette procédure consiste à commencer l’interrogatoire par des questions ouvertes (sur le même principe que le style d’interrogatoire basé sur la collecte d’informations). L’interrogatoire se poursuit en posant au suspect quinze questions standardisées et prédéfinies. Cette technique fait également référence aux indices non verbaux du mensonge, non utilisés dans l’étude présente.

Afin d’évaluer la production d’indices verbaux du mensonge, les propos des suspects sont ensuite analysés avec deux méthodes différentes : le CBCA (Criterion-Based Content Analysis) et une méthode basée sur la théorie du contrôle de la réalité (CR).

Le CBCA, développé initialement pour analyser les allégations d’enfants ayant subi des abus sexuels, code les énoncés selon dix-neuf critères caractérisant les propos d’une personne disant la vérité (pour des revues concernant cette méthode, on pourra lire les synthèses de Köhnken, 2005 et Vrij, 2005).

La méthode CR se fonde sur les travaux de Johnson et collaborateurs (Johnson, Kashtroudi & Lindsay, 1993 ; Johnson & Raye, 1981 ; Johnson & Raye, 1998) sur le contrôle de la réalité et de la source des souvenirs. L’élément cœur de la théorie est de considérer qu’il existe des différences qualitatives entre les souvenirs réels et les souvenirs imaginés (comme les souvenirs inventés). Les premiers, dérivant de sources externes, contiennent des informations sensorielles, des détails spatiaux et temporels alors que les seconds, dérivant d’une source interne, font référence à des opérations cognitives (pensées, raisonnements...). Appliquée à la détection du mensonge (voir Sporer, 2005, pour une revue), les propos d’un suspect qui dit la vérité devraient donc contenir plus d’éléments sensoriels et contextuels que ceux d’un suspect qui ment.

Les résultats de l’expérience montrent que l’interrogatoire basé sur la collecte d’informations permet de générer un plus grand nombre d’indices verbaux du mensonge que le style accusateur. Dans ce dernier cas, la longueur des entretiens est plus courte, les suspects répondant typiquement par des dénégations brèves des accusations.

Concernant l’Entretien d’Analyse Comportementale, c’est essentiellement dans la phase de collecte d’informations que les indicateurs verbaux du mensonge sont produits. Les auteurs de l’étude estiment donc que l’intérêt de la phase de questions prédéfinies n’est pas démontré. [1]

Les résultats de la première expérience indiquent également que le codage CR est un outil plus efficace pour détecter le mensonge dans les propos des suspects que la technique CBCA (voir Masip et coll., 2005, pour une analyse plus nuancée de l’efficacité du codage CR). En particulier, le codage CR permet de différencier significativement les mensonges des propos véridiques lorsque les interrogatoires reposent sur la collecte d’informations ou l’Entretien d’Analyse Comportementale. Par contre, le CBCA ne peut les distinguer significativement que dans les interrogatoires basés sur la collecte d’informations.

Un autre point intéressant est à noter : le codage CR manuel est plus efficace que le codage CR effectué automatiquement par un logiciel (Linguistic Inquiry and Word Count).

Les styles d’interrogatoire d’un suspect ne sont donc pas tous aussi efficaces pour produire des indices verbaux du mensonge. La deuxième expérience de Vrij et al. (2007) a pour objectif de savoir si des policiers vont être sensibles à ces différences. Ceux-ci doivent observer des vidéos enregistrées au cours de l’expérience précédente et décider si le suspect ment ou dit la vérité.

En raison des résultats obtenus dans la première expérience, on pourrait s’attendre à ce que les policiers soient plus performants lorsque les interrogatoires sont conduits avec la méthode de collecte des informations. Ce n’est pas du tout le cas ! La précision des policiers dans la détection du mensonge et de la vérité atteint un niveau similaire avec toutes les méthodes d’interrogatoire. En moyenne, la précision est de 50 % et ne diffère pas du niveau de la chance. Ce résultat confirme une fois de plus que la détection du mensonge est une tâche particulièrement ardue.

Un élément inquiétant est noté : lorsque les propos des suspects ont été recueillis à l’aide d’un interrogatoire accusateur, le nombre de fausses accusations (juger qu’un suspect ment alors qu’il dit la vérité) est significativement plus élevé !

Le simple fait d’observer les interrogatoires ne permet pas de distinguer avec efficacité le mensonge de la vérité, même lorsque ceux-ci sont réalisés avec une méthode permettant de générer un plus grand nombre d’indices verbaux du mensonge par les suspects. Une méthode d’analyse linguistique de ces énoncés semble alors nécessaire.

Références :

Johnson, M. K., Hashtroudi, S., & Lindsay, D. S. (1993). Source monitoring. Psychological Bulletin, 114, 3-29.

Johnson, M. K., & Raye, C. L. (1981). Reality monitoring. Psychological Review, 88, 67-85).

Johnson, M. K., & Raye, C. L. (1998). False memories and confabulation. Trends in Cognitive Sciences, 2, 137-145.

Masip, J., Sporer, S.L., Garrido, E., & Herrero, C. (2005). The detection of deception with the reality monitoring approach : A review of the empirical evidence. Psychology, Crime & Law, 11, 99-112.

Sporer, S. L. (2005). Reality monitoring and the detection of deception. In P. A. Granhag & L. A. Strömwall (Eds.), The Detection of Deception in Forensic contexts (pp. 64-102). Cambridge : Cambridge University Press.

Vrij, A. (2005). Criteria-Based Content Analysis - A qualitative review of the first 37 studies. Psychology, Public Policy and Law, 11, 3-41.

Vrij, A. (2006). Cooperation of liars and truth tellers. Applied Cognitive Psychology, 19, 39-50.

Vrij, A., Mann, S., & Fisher, R. P. (2006). An empirical test of the Behaviour Analysis Interview. Law and Human Behavior, 30, 329-345.

Vrij, A., Mann, S., Kristen, S., & Fisher, R. P. (2007). Cues to deception and ability to detect lies as a function of police interview styles. Law and Human Behavior, 31, 499-518.

Mots-clés :

Détection du mensonge, Indices verbaux du mensonge, Interrogatoire de police, Policier, Fausse accusation, CBCA, Contrôle de la réalité, Suspect

Sur le web :

Page de Aldert Vrij - University of Portsmouth

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Un biais au cours de l’interrogatoire d’un suspect ?

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[1] Les prédictions sur le comportement des menteurs qui fondent cette méthode ont fait, par ailleurs, l’objet de critiques sévères. Par exemple, elles supposent que les menteurs sont moins coopératifs et apparaissent plus nerveux que les personnes disant la vérité. C’est le contraire qui a été observé (Vrij, 2006 ; Vrij, Mann & Fisher, 2006). Il est probable, pourtant, que cette technique soit utilisée fréquemment. D’après les données recueillies par Vrij et al (2007), 300 000 professionnels auraient déjà été formés à cette technique dans le monde.