Détecter le mensonge : l’approche cognitive

25 mars 2011 par Frank Arnould

Les menteurs sont mieux détectés quand les questions de l’enquêteur surchargent leurs ressources cognitives.

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Les psychologues n’ont pas trouvé l’équivalent du nez de Pinocchio.

Les revues récentes de la littérature scientifique sur la détection du mensonge aboutissent toutes au même constat : distinguer menteurs et individus honnêtes en observant leurs comportements et en écoutant ce qu’ils disent est une stratégie au succès limité.

Comme le rappelle, avec ses collègues, le psychologue Aldert Vrij, de l’Université de Portsmouth, au Royaume-Uni, rien d’étonnant à cela puisque ces indices ne sont pas fiables ou sont faiblement associés au mensonge (Vrij, Granhag, Mann, & Leal, 2011). Tout espoir n’est cependant pas perdu. L’une des solutions pour mieux déceler la tromperie, poursuivent ces chercheurs, repose sur l’idée que mentir est souvent une tâche très exigeante d’un point de vue cognitif. Par conséquent, interroger les personnes en ajoutant de nouvelles contraintes pourrait permettre de mieux distinguer menteurs et personnes honnêtes. Cela faciliterait l’apparition des indices du mensonge et amplifierait leur manifestation.

Plusieurs techniques d’interrogatoire reposant sur cette idée sont en cours d’évaluation. Aldert Vrij et ses collaborateurs les classent en deux catégories : celles imposant une charge cognitive et celles fonctionnant sur le principe d’un questionnement stratégique.

Concernant la première catégorie de procédures, les chercheurs ont tenté de surcharger cognitivement les personnes interrogées en leur demandant de relater leur version des faits dans l’ordre chronologique inverse ou de maintenir un contact visuel avec l’interviewer pendant l’interrogatoire.

Les techniques de questionnement stratégique prennent trois formes. La première consiste à poser des questions inattendues, pour lesquelles le menteur n’a pas pu préparer de réponses (comme des questions d’ordre spatial et/ou un dessin de la scène).

La deuxième est surtout adaptée à la détection du mensonge dans la formulation d’opinions. La personne interrogée doit tout d’abord fournir des arguments en faveur du point de vue qu’elle défend, puis se faire l’avocate du diable en présentant des arguments en sa défaveur. Les argumentations des personnes honnêtes devraient être plus riches quand elles défendent leur point de vue personnel et l’être moins quand elles se font l’avocat du diable. Ce n’est pas le cas pour les menteurs, car c’est en se faisant l’avocat du diable que l’argumentation correspond à leurs croyances.

La troisième technique fait appel à l’utilisation stratégique par l’enquêteur des preuves dont il dispose. L’idée est que suspects coupables et suspects innocents ne sont pas dans le même état d’esprit dans la salle d’interrogatoire. Les premiers font en sorte que l’enquêteur ne prenne pas connaissance de ce qu’ils savent, les seconds s’inquiétant, au contraire, du fait que l’enquêteur puisse ne pas apprendre ou ne pas croire ce qu’ils faisaient au moment du crime. Les suspects coupables utiliseraient donc principalement des stratégies d’évitement (omettre intentionnellement certains éléments, par exemple) ou de dénégation (nier, par exemple, avoir été présent à un certain endroit et à un certain moment). Plus concrètement, l’enquêteur pose des questions ouvertes (« Qu’avez-vous fait dans l’après-midi de dimanche dernier ? »), puis des questions spécifiques (« Est-ce que vous ou quelqu’un d’autre a conduit votre automobile l’après-midi de dimanche dernier ? »), sans révéler les preuves qu’il a à sa disposition (par exemple, un enregistrement de vidéosurveillance montrant le véhicule du suspect à un endroit précis ce fameux dimanche après-midi). Les menteurs ne mentionneraient pas spontanément le fait d’avoir conduit le véhicule (évitement) ou après y avoir été incité (dénégation).

Aldert Vrij et ses collègues constatent que, d’après les premières évaluations, ces méthodes sont prometteuses, puisqu’elles facilitent la détection du mensonge en maximisant les différences de réponses entre menteurs et personnes honnêtes. Cependant, les données empiriques sont encore peu nombreuses et les bénéfices observés ne sont pas toujours spectaculaires. Par ailleurs, notent-ils, les chercheurs devront s’assurer que ces procédures ne sont pas sensibles aux contremesures, c’est-à-dire aux tentatives des menteurs pour les mettre en défaut et paraître ainsi honnêtes, tout au moins pour certaines d’entre elles (la technique des questions imprévues, par définition, devrait être immunisée contre ces tentatives).

Référence :

Vrij, A., Granhag, P. A., Mann, S., & Leal, S. (2011). Outsmarting the liars : Toward a cognitive lie detection approach. Current Directions in Psychological Science, 20(1), 28 -32.

Mots clés :

Détection du mensonge – Charge cognitive – Questionnement stratégique – Interrogatoire

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