Détecter le mensonge : pourquoi est-ce si difficile ?

7 juillet 2011 par Frank Arnould

De nombreux spécialistes pensent que le mensonge est difficile à détecter parce que les personnes s’appuiraient sur des conceptions erronées des indices censés révéler tromperie et sincérité. Après analyse de la littérature scientifique, des psychologues estiment que cette interprétation doit être revue, une conclusion qui risque de bouleverser ce champ de recherche.

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En 2006, une méta-analyse de 206 études (Bond & DePaulo, 2006) a révélé que les personnes étaient capables de détecter le mensonge dans 54 % des cas, soit à peine plus que le niveau de la chance (50 %). Qui plus est, d’autres travaux ont montré que les experts ayant à faire face au mensonge dans le cadre de leurs activités professionnelles ne maîtrisaient pas forcément mieux cette tâche que le commun des mortels (Vrij, 2008).

Deux explications ont été formulées pour expliquer nos difficultés à identifier les individus essayant de nous tromper. La première repose sur l’idée que nous possèderions des conceptions erronées sur les indices censés révéler mensonge et vérité. Par exemple, plusieurs enquêtes indiquent que les personnes pensent que le regard fuyant est un indice fiable du mensonge, alors que ce n’est pas le cas (Vrij, 2008). La seconde explication avance l’idée que les différences entre menteurs et personnes honnêtes seraient finalement assez faibles (DePaulo et al., 2003 ; Sporer & Schwandt, 2006, 2007), ce qui rendrait difficile la distinction entre ces deux groupes d’individus.

Laquelle de ces deux explications serait la plus plausible ? Pour répondre à cette question, les psychologues américains Marta Hartwig, du John Jay College of Criminal Justice, à New York, et Charles Bond, de la Texas Christian University, ont réalisé de nouvelles analyses statistiques sur les résultats de travaux portant sur ce sujet (Hartwig & Bond, 2011). Leurs conclusions risquent bien de bouleverser ce domaine de recherche.

En effet, les personnes utiliseraient bien souvent et de manière intuitive les bons indices du mensonge présents chez leurs interlocuteurs. En revanche, lorsqu’il leur est demandé explicitement de dire quels sont les signes qu’ils utilisent, leurs réponses sont moins précises ! « Dit simplement, l’intuition surpasse les notions explicites à propos du mensonge », notent les chercheurs (p. 655, notre traduction). L’idée selon laquelle les personnes seraient mal informées sur les indices censés révéler le mensonge devrait donc être révisée, poursuivent-ils.

Nous semblons donc ne rien savoir des indices que nous utilisons réellement pour évaluer la sincérité d’un individu. Les processus cognitifs déployés dans ce type d’exercice étant vraisemblablement de nature automatique, ils ne sont tout simplement pas accessibles à notre conscience. Aussi, rien ne servirait de nous interroger sur le sujet, puisque nous ne ferions que formuler idées préconçues et stéréotypes sur le mensonge, à la place de ce qui se passe vraiment dans notre cerveau quand nous essayons de déceler la tromperie.

Par conséquent, les difficultés à détecter le mensonge résideraient surtout dans le fait que les différences entre menteurs et personnes honnêtes seraient minimes. Aussi, pour mieux évaluer la sincérité d’un individu, les deux psychologues recommandent de mettre en œuvre des techniques permettant d’exacerber ces différences. Plusieurs pistes de recherche vont actuellement dans ce sens. Par exemple, rapporter un mensonge est souvent très exigeant d’un point de vue cognitif. Aussi, imposer une charge cognitive supplémentaire (en demandant à la personne de relater les faits dans l’ordre chronologique inverse ou en l’obligeant à maintenir son regard sur l’interviewer), permet d’accroitre les différences verbales et comportementales entre menteurs et personnes honnêtes, tout en facilitant la détection du mensonge et de la vérité ( Vrij, Leal, Mann, & Fisher, sous presse ; Vrij et al., 2008 ; Vrij, Mann, Leal, & Fisher, 2010).

Références :

Bond, C.F., & DePaulo, B. M. (2006). Accuracy of deception judgements. Personality and Social Psychology Review, 10(3), 214-234.

DePaulo, B. M., Lindsay, J. J., Malone, B. E., Muhlenbruck, L., Charlton, K., & Cooper, H. (2003). Cues to deception. Psychological Bulletin, 129(1), 74-118.

Hartwig, M., & Bond, Charles F. (2011). Why do lie-catchers fail ? A lens model meta-analysis of human lie judgments. Psychological Bulletin, 137(4), 643-659.

Sporer, S. L., & Schwandt, B. (2006). Paraverbal indicators of deception : A meta-analytic synthesis. Applied Cognitive Psychology, 20(4), 421-446.

Sporer, S. L., & Schwandt, B. (2007). Moderators of nonverbal indicators of deception. Psychology, Public Policy, and Law, 13(1), 1-34.

Vrij, A. (2008). Detecting Lies and Deceit : Pitfalls and Opportunities. Chichester : Wiley.

Vrij, A., Leal, S., Mann, S., & Fisher, R. (sous presse). Imposing cognitive load to elicit cues to deceit : inducing the reverse order technique naturally. Psychology, Crime & Law.

Vrij, A., Mann, S., Fisher, R., Leal, S., Milne, R., & Bull, R. (2008). Increasing cognitive load to facilitate lie detection : The benefit of recalling an event in reverse order. Law and Human Behavior, 32(3), 253-265.

Vrij, A., Mann, S., Leal, S., & Fisher, R. (2010). "Look into my eyes" : can an instruction to maintain eye contact facilitate lie detection ? Psychology, Crime & Law, 16(4), 327-348.

Mots clés :

Détection du mensonge – indices verbaux et non verbaux du mensonge – Méta-analyse

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