Détection du mensonge : changer les pratiques

7 octobre 2008 par Frank Arnould

Selon le psychologue Aldert Vrij, prêter attention aux comportements non verbaux d’un suspect est une stratégie peu efficace pour déceler le mensonge. Les policiers devraient se concentrer davantage sur les indices verbaux.

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Le regard fuyant n’est pas un bon indicateur du mensonge.

« Je n’ai pas commis ce meurtre ! » En faisant cette déclaration, le suspect est-il en train de mentir ou bien est-il honnête ? Dans une synthèse de la littérature parue dans Criminal Justice and Behavior, le psychologue Aldert Vrij constate que les policiers ont tendance, sauf circonstances particulières, à trouver une solution à cette question en analysant les comportements non verbaux (posture, gestes, regard...) de la personne interrogée (Vrij, 2008).

Pour quelles raisons font-ils ce choix ? Premièrement, selon l’auteur, les personnes ont l’habitude d’utiliser ces signes non verbaux au cours de leurs interactions sociales pour en déduire les caractéristiques personnelles de leurs interlocuteurs.

Deuxièmement, plusieurs enquêtes montrent que les policiers sont généralement persuadés de la culpabilité du suspect qu’ils vont interroger. Ils s’attendent donc à ce qu’il nie verbalement les faits. Dans ce cas, il leur paraît plus judicieux de prêter attention aux indices corporels pouvant le trahir.

Troisièmement, détecter le mensonge est une tâche extrêmement exigeante d’un point de vue cognitif. Moins les ressources cognitives sont disponibles, plus les personnes se concentrent sur les indices non verbaux du mensonge (Reinhard & Sporer, 2008).

Quatrièmement, la littérature scientifique et les manuels de formation à l’interrogatoire se sont longtemps focalisés sur ces indicateurs, en négligeant les signes verbaux.

Enfin, les personnes pensent souvent que les menteurs ont des difficultés à contrôler leurs comportements, laissant ainsi le mensonge transparaître plus probablement dans leurs gestes (bien que, quelquefois, le contenu de la parole soit aussi difficile à contrôler).

Pourtant, Aldert Vrij pense que détecter le mensonge à partir de signes non verbaux n’est pas une stratégie efficace. Plusieurs méta-analyses (méthodes permettant de résumer de manière quantitative les recherches portant sur le même sujet) montrent que peu de comportements non verbaux et paraverbaux (c’est-à-dire accompagnant la parole) sont associés au mensonge (voir, par exemple, Sporer & Swandt, 2006 ; 2007). De nombreux stéréotypes ne sont pas confirmés par la recherche scientifique. Par exemple, contrairement aux croyances communes, le détournement du regard n’accompagne pas la tromperie.

S’attarder sur le contenu verbal des déclarations serait plus prometteur. Certains travaux montrent, par exemple, que les personnes se concentrant sur la parole améliorent leur aptitude à détecter le mensonge, alors que ceux se focalisant sur les signes non verbaux la détériorent. D’autres recherches indiquent que les policiers affirmant se servir d’indices verbaux sont de meilleurs « détecteurs » de mensonge que ceux affirmant utiliser des indices visuels. De plus, les personnes privilégiant ces derniers ont plus souvent tendance à accuser leur interlocuteur d’avoir menti, même quand il a dit la vérité !

Comme le rappelle Aldert Vrij, il existe aujourd’hui des outils permettant d’assister les policiers dans l’étude du contenu verbal des déclarations. Le CBCA (Criteria-Based Content Analysis) a été développé en Suède et en Allemagne pour l’analyse des allégations d’enfants présumées victimes d’agressions sexuelles. Il est aujourd’hui utilisé dans plusieurs autres pays. Le principe est de coder l’entretien selon dix-neuf critères qui sont autant d’indices de véracité. Ainsi, plus le score CBCA est élevé, plus les propos font probablement référence à des évènements ayant eu lieu.

La méthode basée sur le Contrôle de la Réalité (Reality Monitoring) repose sur l’idée que les souvenirs d’expériences vécues diffèrent de ceux d’expériences imaginées ou inventées. Les premiers contiennent un grand nombre de détails sensoriels, spatiaux et temporels, les seconds contenant des références plus fréquentes à des pensées ou des raisonnements (« Je pense que... »).

De nombreux travaux montrent que les personnes non expertes ainsi que les professionnels de l’interrogatoire ne sont globalement pas, sauf exception, de très bons détecteurs de mensonges. En revanche, plus de 70 % des mensonges et des dépositions honnêtes peuvent être classés correctement par le CBCA (certains critères sont plus efficaces que d’autres) et 69 % peuvent l’être avec la méthode du Contrôle de la Réalité. Les résultats sont donc encourageants, même si environ 30 % des dépositions n’ont donc pas pu être classés avec exactitude par ces méthodes.

Pour mieux déceler le mensonge, Aldert Vrij recommande donc aux enquêteurs d’écouter avec plus d’attention ce que disent les suspects.

Références :

Reinhard, M.A., & Sporer, S.L. (2008). Verbal and non verbal behaviour as a basis for credibility attribution : The impact of task involvement and cognitive capacity. Journal of Experimental Social Psychology, 44(3), 477-488.

Sporer, S. L., & Schwandt, B. (2006). Paraverbal indicators of deception : A meta-analytic synthesis. Applied Cognitive Psychology, 20(4), 421-446.

Sporer, S. L., & Schwandt, B. (2007). Moderators of nonverbal indicators of deception. Psychology, Public Policy, and Law, 13(1), 1-34.

Vrij, A. (2008). Nonverbal dominance versus verbal accuracy in lie detection : A plea to change police practice. Criminal Justice and Behavior, 35(10), 1323-1336.

Lectures supplémentaires :

Pour un panorama de la recherche sur le mensonge et sa détection :

Biland, C. (2004). Psychologie du menteur. Paris : Odile Jacob.

Vrij, A. (2008). Detecting Lies and Deceit : Pitfalls and Opportunities. (2 ed.). Chichester : Wiley.

Mots clés :

Interrogatoire de police - Détection du mensonge - CBCA - Contrôle de la réalité - Indices verbaux et non verbaux du mensonge - Suspect

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