Détection du mensonge et suspicion

31 août 2010 par Frank Arnould

La suspicion facilite-t-elle la détection du mensonge ?

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À l’origine, la théorie du contrôle de la réalité (CR) est destinée à distinguer les souvenirs réels des souvenirs imaginés (Johnson, Kashtroudi & Lindsay, 1993 ; Johnson & Raye, 1981). Cependant, certains psychologues en font aujourd’hui un usage différent. Ils y ont recours afin de distinguer les propos honnêtes de propos mensongers (voir les synthèses de la littérature de Masip, Sporer, Garrido & Herrero, 2005, Sporer, 2004 et Vrij, 2008). Les premiers sont considérés comme des souvenirs d’expériences réellement vécues, et les seconds comme des élaborations d’évènements imaginés. En accord avec la théorie, les propos honnêtes contiendraient donc un plus grand nombre de détails sensoriels, spatiaux, temporels et affectifs que les propos mensongers. Ces derniers comporteraient un plus grand nombre de références à des opérations cognitives.

Le psychologue Augusto Gnisci, de la Seconde Université de Naples, en Italie, teste avec ses collègues l’efficacité de ces critères pour distinguer les énoncés honnêtes des énoncés mensongers, en particulier quand l’interviewer émet des doutes sur la sincérité des propos tenus (Gnisci, Caso & Vrij, 2010).

Un groupe d’étudiants est interviewé à deux reprises concernant la possession d’un objet. Il leur est préalablement demandé de mentir dans l’un des entretiens et de dire la vérité dans l’autre. Dans la deuxième partie de chaque entrevue, l’interviewer émet des doutes plus explicites sur la sincérité de son interlocuteur (« Je ne vous crois pas ! Vous mentez ! Êtes-vous absolument sûr que vous m’avez dit la vérité ? Pouvez-vous me répéter tout ce que vous avez dit ? »).

Dans l’ensemble, les résultats montrent que les propos honnêtes contiennent un plus grand nombre de détails visuels, auditifs et spatiaux que les propos mensongers. Les menteurs produisent un plus grand nombre d’énoncés contenant des références à des opérations cognitives.

Cependant, les critères CR sont plus efficaces pour distinguer mensonge et vérité quand l’interviewer n’est pas suspicieux. Cette découverte suggère, selon les auteurs, que les interviewers devraient éviter d’être de plus en plus suspicieux s’ils veulent que les indices verbaux (mais aussi non verbaux, selon d’autres études) apparaissent !

Les données obtenues indiquent également que les critères CR sont relativement plus efficaces quand le menteur a inventé totalement une histoire que lorsqu’il s’est servi de son expérience passée pour composer son mensonge (dans cette situation, certains critères CR permettent néanmoins de différencier honnêteté et tromperie).

Les recherches évaluant la pertinence des critères CR pour distinguer mensonge et vérité ont produit des résultats mitigés. Par exemple, dans une étude française publiée en 1999 par Jacqueline Bilan, Jacques Py et Stephane Rimboud, ils se manifestent rarement dans le sens attendu.

L’efficacité de ces indices serait tributaire de différents facteurs. En outre, il n’existe pas actuellement de liste standardisée de ces critères. La façon dont ils sont définis et opérationnalisés diffère d’un auteur à l’autre, rendant difficile la comparaison des études.

La technique serait aussi peu appropriée pour analyser les déclarations d’enfants très jeunes ou celles concernant des évènements anciens (Vrij, 2008).

Néanmoins, l’analyse de la littérature anglophone réalisée par Aldert Vrij montre que la technique CR permet de classer avec précision 68,8 % des mensonges et des propos véridiques, un score supérieur à celui du niveau de la chance (Vrij, 2008).

Cette méthode, conclut-il, peut être utile, mais les indications qu’elle fournit ne devraient pas être jugées comme des éléments infaillibles de mensonge ou de vérité par une cour de justice.

Références :

Biland, J., Py, J., & Rimboud, S. (1999). Évaluer la sincérité d’un témoin grâce à trois techniques d’analyse, verbale et non verbale. Revue Européenne de Psychologie Appliquée, 49(2), 115-122.

Gnisci, A., Caso, L., & Vrij, A. (2010). Have you made up your story ? The effect of suspicion and liars’ strategies on reality monitoring ; Applied Cognitive Psychology, 24(6), 762-773.

Johnson, M. K., Hashtroudi, S., & Lindsay, D. S. (1993). Source monitoring. Psychological Bulletin, 114(1), 3-29.

Johnson, M. K., & Raye, C. L. (1981). Reality monitoring. Psychological Review, 88(1), 67-85.

Masip, J., Sporer, S.L., Garrido, E., & Herrero, C. (2005). The detection of deception with the reality monitoring approach : A review of the empirical evidence. Psychology, Crime & Law, 11(1), 99-112.

Sporer, S. L. (2004). Reality monitoring and the detection of deception. In P. A. Granhag & L. A. Strömwall (Eds.), The Detection of Deception in Forensic contexts (pp. 64-102). Cambridge : Cambridge University Press.

Vrij, A. (2008). Detecting Lies and Deceit : Pitfalls and Opportunities. (2 ed.). Chichester : Wiley.

Mots clés :

Détection du mensonge – Stratégie du menteur – Contrôle de la réalité – Interrogatoire de police – Adultes

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