• Accueil
  • Actualités
  • Difficultés intellectuelles et fiabilité des témoignages : étude sur le terrain auprès de jeunes victimes présumées

Difficultés intellectuelles et fiabilité des témoignages : étude sur le terrain auprès de jeunes victimes présumées

22 novembre 2011 par Frank Arnould

Une étude sur le terrain suggère que les jeunes victimes présumées d’agressions sexuelles, et présentant diverses difficultés intellectuelles peuvent révéler des détails sur les faits quand elles sont interrogées de manière appropriée.

PNG - 18.8 ko
Le ruban vert, symbole utilisé pour la sensibilisation autour du retard mental.

Les risques de mauvais traitements sont plus élevés chez les enfants et adolescents présentant des difficultés intellectuelles. Une enquête épidémiologique, réalisée dans l’État du Nebraska, aux États-Unis, révèle ainsi que le risque de négligence, de mauvais traitements physiques, de mauvais traitements émotionnels et d’agressions sexuelles est environ quatre fois plus important chez les jeunes participants souffrant de retard mental, par rapport aux jeunes participants sans handicap intellectuel (Sullivan & Knutson, 2000).

Les informations rapportées par ces jeunes victimes sont-elles crédibles ? Pour répondre à cette quesion, une équipe de chercheurs suédois a étudié la qualité des détails présents dans les témoignages de trente-trois victimes présumées d’agressions sexuelles et déficientes intellectuellement (Cederborg, Hultman, & La Rooy, 2012). Les affaires concernaient des enfants, adolescents et jeunes adultes âgés de 5 à 23 ans au moment du recueil de leurs déclarations par les policiers.

Dans un premier temps, les chercheurs ont analysé, dans les retranscriptions écrites des entretiens, les différentes sortes de questions que les policiers ont utilisées pour obtenir des informations de la part des victimes présumées. À ce propos, les experts du recueil des témoignages préconisent l’utilisation du questionnement ouvert, permettant à la victime de décrire les faits selon son propre point de vue. L’une des techniques consiste en une série d’invitations (« Est-ce que tu peux me dire ce qui s’est passé ? ») incitant l’enfant à relater le plus librement les faits. Seulement 5 % des questions posées par les policiers ont été des invitations libres. Une autre technique consiste à demander à la victime présumée de développer un point qu’elle a elle-même évoqué dans ses déclarations (questions désignées comme « directives » par les auteurs de l’étude). Quarante-cinq pour cent des questions posées par les policiers ont été de ce type.

Les recommandations concernant le recueil des témoignages n’encouragent pas l’utilisation des questions ciblées et suggestives, car elles risquent de refléter les préconceptions de l’enquêteur sur l’affaire et d’induire des réponses chez la personne interrogée. Pourtant, 50 % des questions posées par les policiers ont été classés dans cette catégorie (43 % de questions incitant la victime présumée à choisir entre plusieurs options et 7 % de questions suggestives).

Dans un deuxième temps, les chercheurs se sont intéressés à la qualité des détails présents dans les déclarations recueillies. Les jeunes victimes ont rapporté autant de détails centraux que périphériques à propos des faits. Les détails centraux faisaient essentiellement référence à des éléments du crime (temps, lieu) et à l’identité de l’agresseur. Un moins grand nombre de ces détails portaient sur les actions du suspect et de la victime. Les détails périphériques faisaient surtout référence au contexte de l’agression et moins aux aspects émotionnels de la situation.

Le questionnement ouvert « directif » a permis de recueillir 21 % des informations sur les éléments centraux des agressions, tout comme les questions à options. Cependant, les réponses au questionnement ouvert « directif » sont probablement plus dignes de confiance que celles suscitées par les questions à option. De plus, les chercheurs ont constaté que les jeunes interrogés ont eu tendance à manifester leur accord quand des questions à options ou suggestives leur étaient posées.

« Nous avons une nouvelle fois constaté que les enfants et les jeunes avec un handicap intellectuel peuvent être capables de rapporter des informations solides et importantes sans l’aide de questions pouvant contaminer leurs réponses », ont conclu les chercheurs (notre traduction). S’il est difficile pour ces personnes d’exposer les faits en répondant à des invitations libres, ont-ils poursuivi, les enquêteurs peuvent se servir d’un questionnement ouvert « directif » qui peut faciliter la communication de détails centraux et périphériques.

Les chercheurs ont souligné plusieurs limites à leur travail : les difficultés mentales des jeunes victimes étaient assez diverses et le diagnostic d’handicap intellectuel s’est fait à partir de l’étude des notes présentes dans les dossiers et non par un examen clinique.

Néanmoins, comme c’est le cas pour les enfants sans handicap, l’étude révèle que le questionnement ouvert serait donc à privilégier avec les jeunes victimes de maltraitance présentant un retard mental. Le protocole du NICHD, qui repose largement sur ce principe, est d’ailleurs actuellement testé sur le terrain en Israël, dans une version adaptée à ce type de handicap (Lamb, Orbach, Hershkowitz, & Esplin, 2008).

Références :

Cederborg, A.-C., Hultman, E., & La Rooy, D. (2012). The quality of details when children and youths with intellectual disabilities are interviewed about their abuse experiences. Scandinavian Journal of Disability Research, 14(2), 113-125.

Lamb, M. E., Orbach, Y., Hershkowitz, I., & Esplin, P. W. (2008). Tell Me What Happened : Structured Investigative Interviews of Child Victims and Witnesses. Chichester : Wiley-Blackwell.

Sullivan, P. M., & Knutson, J. F. (2000). Maltreatment and disabilities : a population-based epidemiological study. Child Abuse & Neglect, 24(10), 1257-1273.

Mots clés :

Témoignage oculaire - Maltraitance - Agression sexuelle - Abus sexuel - Mineurs - Enfants - Adolescents - Adultes jeunes

À lire également sur PsychoTémoins :

Difficultés intellectuelles et témoignages de maltraitance

Entretiens répétés et témoignages d’enfants déficients intellectuels

Crédit image :

Wikimedia Commons