Effacer les souvenirs des témoins oculaires ?

29 mai 2013 par Frank Arnould

Les souvenirs stabilisés dans la mémoire de témoins oculaires peuvent être oubliés si, après avoir été réactivés, leur reconsolidation est entravée.

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Récemment, les psychologues Daniel Schacter et Elisabeth Loftus réfléchissaient sur les contributions possibles des neurosciences cognitives de la mémoire dans le cadre d’une affaire judiciaire (Schacter & Loftus, 2013). Ils ont jugé que des spécialistes de ce domaine de recherche pourraient intervenir au cours d’un procès pour informer magistrats et jurés sur les bases cérébrales de la mémoire, et leur apporter ainsi un éclairage nouveau sur la fiabilité des témoignages oculaires.

Ces chercheurs ont proposé notamment que la reconsolidation des souvenirs pourrait être l’un de phénomènes susceptibles d’être présentés devant une cour de justice. De quoi s’agit-il ? Les souvenirs ont besoin d’une période de consolidation pour être stabilisés en mémoire. Ce phénomène est maintenant bien connu et a fait l’objet d’un nombre important de travaux. Une découverte récente est toutefois venue complexifier la chose. Des chercheurs ont observé, jusqu’à présent surtout chez l’animal, qu’un souvenir consolidé en mémoire redevient fragile quand il est réactivé, et est donc à nouveau sensible aux interférences et aux distorsions. Pour être restocké de manière permanente, il doit alors être reconsolidé (pour une revue des travaux sur la reconsolidation, voir Hardt, Einarsson & Nader, 2010).

Chez l’homme, une étude récente suggère que les témoins oculaires d’un crime pourraient perdre les souvenirs réactivés de certains faits si leur reconsolidation est ensuite entravée (Chan & LaPaglia, 2013). Pour faire cette observation, les chercheurs ont procédé de la sorte. Les participants à leurs différentes expériences (six, au total) visionnaient tout d’abord l’enregistrement vidéo d’une attaque terroriste – en fait, un épisode extrait d’une série télévisée. Une partie des sujets devait ensuite répondre à des questions sur le film (phase de réactivation des souvenirs). S’en suivait une phase de réapprentissage, durant laquelle tous les participants écoutaient un résumé des scènes. Celui-ci contenait plusieurs informations erronées par rapport à certains faits réels. Le but de cette phase était d’empêcher la reconsolidation des souvenirs chez les participants les ayant réactivés et de créer des interférences entre informations fausses présentes dans le récit et souvenirs originaux.

Les études se terminaient par un test de la mémoire des faits originaux. Quelles étaient les différences entre les différentes expériences ? Les chercheurs ont manipulé l’intervalle de temps entre les phases (par exemple, l’intervalle séparant la phase de réactivation des souvenirs de la phase de réapprentissage était de 20 min dans l’expérience 1 et de 48 h dans l’expérience 2), ainsi que la nature du test de mémoire (test de reconnaissance dans toutes les expériences, excepté dans la quatrième expérience où il était remplacé par un test de jugement de la source des souvenirs).

Les résultats montrent un effet amnésique de la phase de réapprentissage chez les personnes ayant précédemment réactivé leurs souvenirs des faits : en fin d’expérience, elles se souvenaient moins bien des faits originaux ayant fait l’objet de désinformation. Rien de tel chez les personnes n’ayant pas réactivé leurs souvenirs : leur mémoire n’a pas été perturbée par le réapprentissage. En fin d’expérience, elles continuaient à bien se souvenir des faits originaux, même de ceux ayant fait l’objet de désinformation. L’effet amnésique était toutefois soumis à une contrainte temporelle : il a été observé quand le réapprentissage suivait immédiatement la réactivation des souvenirs ou quand l’intervalle entre ces deux phases était de 20 minutes. Quand cet intervalle était de 48 h, il disparaissait.

L’analyse des données a également révélé que l’effet amnésique ne pouvait s’expliquer qu’en partie par une confusion entre sources des souvenirs. Il perdurait quand un délai de 24 h séparait la phase de réapprentissage du test final de mémoire, mais seulement si la phase de réapprentissage suivait immédiatement la phase de réactivation. Il a été observé même pour les détails qui ont été rappelés correctement au moment de la réactivation des souvenirs. De plus, l’effet amnésique apparaissait plus clairement quand l’agent interférant ciblait de manière spécifique un souvenir original.

En résumé, sous certaines conditions temporelles, les expériences qui viennent d’être relatées suggèrent que des souvenirs stabilisés en mémoire peuvent être oubliés si, après avoir été réactivés, leur reconsolidation a été empêchée.

Références :

Chan, J. C. K., & LaPaglia, J. A. (2013). Impairing existing declarative memory in humans by disrupting reconsolidation. Proceedings of the National Academy of Sciences, 110(23), 9309-9313. doi:10.1073/pnas.1218472110

Hardt, O., Einarsson, E. Ö., & Nader, K. (2010). A bridge over troubled water : Reconsolidation as a link between cognitive and neuroscientific memory research traditions. Annual Review of Psychology, 61(1), 141‑167. doi:10.1146/annurev.psych.093008.100455

Schacter, D. L., & Loftus, E. F. (2013). Memory and law : what can cognitive neuroscience contribute ? Nature Neuroscience, 16(2), 119–123. doi:10.1038/nn.3294. Lire le compte rendu sur PsychoTémoins.

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Sous-rubrique Actualités de la recherche – Entretiens et interrogatoires

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Toby unclesond
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