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Effet interethnique dans la reconnaissance des visages : une émergence précoce

14 juin 2011 par Frank Arnould

Le biais de reconnaissance en faveur des visages de notre groupe ethnique émergerait précocement, dès la première année de la vie.

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L’Innocence Project [1], aux États-Unis, note que 75 % des condamnations injustifiées qu’il a eu à traiter, en procédant à des analyses ADN, sont la conséquence d’erreurs d’identification des condamnés. Dans au moins 40 % de ces cas, une identification interethnique avait eu lieu. Or, de nombreux travaux rapportent que nous reconnaissons moins bien les visages de personnes provenant d’une ethnie différente de la nôtre, ces visages faisant aussi plus souvent l’objet d’erreurs d’identification (Meissner & Brigham, 2001).

Une série de travaux récents suggère que ce biais de reconnaissance en faveur des visages de notre groupe ethnique émergerait précocement, dès la première année de la vie (de Viviés, Kelly, Cordier, & O. Pascalis, 2010). Par exemple, une expérience (Kelly et al., 2009) montre que les nourrissons chinois âgés de trois mois sont capables de reconnaître des visages chinois, africains et européens. À six mois, les bébés reconnaissent les visages chinois et marginalement les visages européens, mais ne sont plus capables de reconnaitre les visages africains. À neuf mois, seuls les visages chinois sont reconnus. Ainsi, à mesure que les bébés grandissent, s’opèrerait une sorte de rétrécissement perceptif (perceptual narrowing) : quand ils naissent, ils disposeraient d’une capacité générale à traiter tous les visages, puis leur système visuel s’accorderait progressivement aux visages qu’ils rencontrent le plus fréquemment dans leur entourage.

Ce phénomène pourrait être universel puisque des chercheurs l’ont constaté chez des nourrissons d’origine européenne de trois, six et neuf mois, devant reconnaitre des visages européens, africains, chinois et moyen-orientaux (Kelly et al., 2007). Il n’est pas sans rappeler un autre fait observé dans un domaine différent, à savoir celui du développement de la perception des sons des langues. En effet, si les bébés sont d’abord capables de discriminer les sons de langues différentes, ils perdent progressivement cette aptitude et, à neuf mois, seuls les sons de la langue maternelle sont distingués (Gineste & Ny, 2002).

Une nouvelle étude (Heron-Delaney et al., 2011), publiée par une équipe internationale, à laquelle a participé Olivier Pascalis, du Laboratoire de psychologie et neurocognition de l’Université Pierre Mendes France, à Grenoble, vient de montrer que, même chez les nourrissons, le biais de reconnaissance en faveur des visages intra-ethniques reste flexible. Dans cette expérience, des bébés d’origine européenne sont capables de reconnaître, à six mois, des visages chinois et européens. À neuf mois, cette aptitude n’est pas perdue si, dans l’intervalle, ils sont soumis à un entrainement perceptif, qui a consisté à les exposer régulièrement à des visages chinois par l’intermédiaire de livres d’images. Plus précisément, ces nourrissons reconnaissent les visages chinois présentés pendant l’entrainement, et sont aussi capables de généraliser cette aptitude à de nouveaux visages chinois.

Comment étudier la reconnaissance des visages chez le bébé ?

Les chercheurs des travaux cités plus haut utilisent un paradigme expérimental bien connu pour évaluer les capacités de reconnaissance des visages chez les bébés. Dans un premier temps, les nourrissons sont familiarisés avec une série de visages. Au moment du test de la mémoire, les visages familiers sont présentés chacun avec un visage nouveau.

Les psychologues détectent que les bébés reconnaissent les visages familiers quand ils regardent préférentiellement les visages nouveaux (préférence pour la nouveauté). En outre, pour s’assurer que ce sont bien les visages qui sont reconnus, et non les photographies, ceux-ci sont présentés pendant le test avec une orientation différente (par exemple , de trois quarts) de celle de la phase de familiarisation (par exemple, de face).

Références :

Gineste, M.-D., & Ny, J.-F. L. (2002). Psychologie cognitive du langage : de la reconnaissance à la compréhension. Paris : Dunod.

Heron-Delaney, M., Anzures, G., Herbert, J. S., Quinn, Paul C., Slater, Alan M., Tanaka, J. W., Lee, Kang, et al. (2011). Perceptual training prevents the emergence of the other race effect during infancy. PLoS ONE, 6(5), e19858. En ligne.

Kelly, D. J., Liu, S., Lee, K., Quinn, P. C, Pascalis, O., Slater, A. M, & Ge, L. (2009). Development of the other-race effect during infancy : Evidence toward universality ? Journal of Experimental Child Psychology, 104(1), 105–114.

Kelly, D. J., Quinn, P. C, Slater, A. M, Lee, K., Ge, L., & Pascalis, O. (2007). The other-race effect develops during infancy. Psychological Science, 18(12), 1084.

Meissner, C. A., & Brigham, J. C. (2001). Thirty years of investigating the own-race bias in memory for faces : A meta-analytic review. Psychology, Public Policy, and Law, 7(1), 3-35.

de Viviés, X., Kelly, D. J., Cordier, V., & Pascalis, O. (2010). Reconnaissance des visages d’un autre groupe ethnique : éclairage d’une approche développementale. Psychologie Française, 55(3), 243-257.

Mots clés :

Reconnaissance des visages – Effet interethnique – Mémoire – Cognition – Perception - Nourrissons

Crédits photo : Normanack

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