Effet interethnique et identification perceptive de visages

7 juin 2010 par Frank Arnould

Nous identifions plus facilement les visages de notre ethnie d’appartenance que ceux d’une ethnie différente. Ce phénomène se manifeste en mémoire à long terme, mais aussi dans une tâche de recherche visuelle de visages.

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À la suite d’une méta-analyse [1] portant sur 39 articles de recherches expérimentales (soit environ 5000 participants), les psychologues américains Christian Meissner et John Brigham constatent que les personnes ont 1,4 fois plus de chance d’identifier correctement des visages connus, provenant de leur ethnie d’appartenance, par rapport à ceux issus d’une ethnie différente. De plus, les sujets de ces études ont 1,56 fois plus de chance [2] de reconnaître par erreur des visages nouveaux provenant d’un groupe ethnique différent du leur par rapport à ceux issus de leur propre groupe ethnique (Meissner & Brigham, 2001).

Ces données suggèrent donc que témoins et victimes identifieraient moins fréquemment le coupable d’un crime présent dans une parade d’identification quand celui-ci est d’une ethnie différente de la leur. En outre, la reconnaissance interethnique produirait plus fréquemment des erreurs d’identification quand le suspect est innocent.

Si cet effet interethnique est bien connu en mémoire à long terme, la psychologue Jessica Marcon, de l’Université du Texas à El Paso, États-Unis, vient de découvrir avec ses collègues qu’il se manifeste aussi dans une tâche de recherche visuelle de visages faisant appel à la mémoire de travail visuelle. Ce système mnésique permet le stockage temporaire et la manipulation d’informations visuelles (Marcon, Meissner, Frueh & Susa, 2010).

Au cours de la première expérience, un groupe d’étudiants américains d’origine hispanique visionne une série de visages hispaniques et afro-américains. Chaque visage, vu pendant 100, 500, 1000 ou 1500 millisecondes (ms), est immédiatement suivi d’un masque [3] d’une durée de 100 ms. Deux cents millisecondes plus tard, les participants doivent alors retrouver parmi 2, 4, 6 ou 8 visages celui qu’ils viennent de visionner.

La seconde expérience repose sur le même principe, à ceci près que le temps d’encodage des visages est constant (500 ms) et que l’intervalle de rétention séparant la présentation des visages de la phase de test varie de 10, 400, 1400 et 2400 ms.

Les résultats montrent que les personnes identifient mieux les visages hispaniques que les visages afro-américains visuellement. Les auteurs réussissent donc à reproduire l’effet interethnique dans une tâche d’identification perceptive. Cet effet est exacerbé quand le temps d’encodage des visages est bref et quand croît le nombre de visages présentés au moment de l’identification. Les auteurs découvrent également que le phénomène est plus prononcé quand l’intervalle de rétention augmente.

L’effet interethnique sur le terrain

Il existe très peu de données permettant de confirmer ou non l’existence d’un effet interethnique au cours d’identifications réelles de suspects. En 2001, Bruce Behrman et Sherrie Davey publient les résultats d’une analyse portant sur archives de la police californienne (ville de Sacramento et plusieurs comtés de Californie du Nord).

Dans les parades d’identification photographiques, un effet interethnique est observé : globalement, les suspects sont identifiés dans 60 % des cas quand ils sont de la même ethnie que les témoins, et dans 45 % des cas quand ils sont d’une ethnie différente. Dans le détail, l’effet n’est pas constaté quand des preuves substantielles existent concernant la culpabilité des suspects (Behrman & Davey, 2001).

De leur côté, Tim Valentine et ses collègues analysent les données de parades d’identification réalisées par la police dans la région du Grand Londres en Angleterre. Les psychologues ne relèvent aucun effet interethnique entre suspects et témoins européens et afro-caribéens (Valentine, Pickering, & Darling, 2003).

Ces résultats mitigés devraient inciter les chercheurs à confronter expériences de laboratoire et enquêtes sur le terrain, les premières garantissant un contrôle fin des facteurs en jeu, les secondes une plus grande validité écologique [4] des phénomènes étudiés.

Références :

Behrman, B. W., & Davey, S. L. (2001). Eyewitness identification in actual criminal cases : An archival analysis. Law and Human Behavior, 25(5), 475-491.

Meissner, C.A., & Brigham, J.C. (2001). Thirty years of investigating the own-race bias in memory for faces : A meta-analytic review. Psychology, Public Policy, and Law, 7(1), 3-35.

Marcon, J.L., Meissner, C.A., Frueh, M., & Susa, K.J. (2010). Perceptual identification and the cross-race effect. Visual Cognition, 18(5), 767-779.

Valentine, T., Pickering, A., & Darling, S. (2003). Characteristics of eyewitness identification that predict the outcome of real lineups. Applied Cognitive Psychology, 17(8), 969-993.

Mots clés :

Identification de visages – Recherche visuelle – Vision – Ethnie – Mémoire – Perception - Cognition - Parade d’identification – Tapissage de police – Adultes

Crédit photo :

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[1] Une méta-analyse permet de synthétiser les données statistiques provenant d’études consacrées au même sujet.

[2] Au sens probabiliste du terme, bien sûr !

[3] En psychologie expérimentale, un masque est un stimulus qui réduit la perception d’un autre stimulus. Il est dit proactif quand il précède l’élément cible et rétroactif quand il lui succède.

[4] En psychologie, la validité écologique désigne le fait qu’une étude est proche de conditions réelles.