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Emotion et crédibilité de la victime : corriger les stéréotypes

10 février 2009 par Frank Arnould

Une victime bouleversée serait plus crédible. Cette croyance est erronée, mais peut être corrigée afin d’aider les jurés à prendre des décisions plus justes.

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Vue du Palais de justice, Paris

De nombreux stéréotypes sociaux guident souvent la façon dont nous jugeons le comportement des autres. Le domaine judiciaire n’échappe pas à la règle.

Selon les résultats de recherches récentes, policiers et personnes pouvant être jurés pensent, individuellement, qu’une victime est plus crédible quand son témoignage s’accompagne de signes manifestes de détresse psychologique [1] (Wessel, Drevland, Eilertsen, & Magnussen, 2006 ; Bollingmo, Wessel, Eilertsen, & Magnussen, 2008 ; Kaufmann, Drevland, Wessel, Overskeid, & Magnussen, 2003). Or, cette croyance n’est pas toujours justifiée. Par exemple, des chercheurs américains ont constaté que la majorité des enfants participant à leur étude ont confessé de manière calme et sans pleurs les maltraitances subies (Sayfan, Mitchell, Goodman, Eisen, & Qin, 2008).

Réduire l’impact de ce stéréotype sur les jugements individuels de jurés serait néanmoins possible. C’est ce que suggèrent les résultats d’une expérience conduite par des chercheurs du Département de psychologie de l’Université d’Oslo, Norvège (Bollingmo, Wessel, Sandvol, Eilertsen & Magnussen, 2009). Pour cela, il suffirait de les mettre en garde contre cette idée préconçue (voir Encadré).

Au cours d’un procès, les discussions entre jurés pendant la délibération semblent pouvoir aussi neutraliser le stéréotype de la victime émotive. (Dahl, Enemo, Drevland, Wessel, Eilertsen, & Magnussen, 2007).

Un peu de méthode

Les participants à l’étude publiée par Guri Gollingmo et ses collègues (Gillignmo et coll., 2009) jouent le rôle de jurés, et doivent décider individuellement si une jeune femme, victime présumée de viol, est crédible. Celle-ci manifeste, pendant son témoignage, soit de la détresse, soit des émotions positives et paradoxales compte tenu du crime, soit peu d’émotion, en s’en tenant aux faits. Certains « jurés » sont mis en garde contre le stéréotype de la crédibilité de la victime s’exprimant avec détresse (consigne non biaisée) ; d’autres, au contraire, sont informés que le comportement émotionnel de la victime est un indicateur de sa crédibilité (consigne biaisée).

Consigne non biaisée : « Pour prendre votre décision, soyez conscient que l’expression émotionnelle de la jeune femme ne doit pas vous influencer. Il est facile de croire qu’une victime bouleversée et en pleurs est plus crédible qu’une victime qui sourit ou apparaît émotionnellement neutre. Cependant, l’expression émotionnelle de la jeune femme n’indique pas nécessairement si elle ment ou dit la vérité. En tant que membre d’un jury, vous êtes censé mettre l’accent sur les informations pertinentes et, dans ce cas précis, sur le contenu de la déclaration. Vous devez écarter les éléments non pertinents, comme l’expression émotionnelle » (p. 64, notre traduction).

Consigne biaisée : « Pour prendre votre décision, vous devez être conscient qu’une victime bouleversée et en pleurs est plus crédible qu’une victime qui sourit ou apparaît émotionnellement neutre. La façon dont s’exprime émotionnellement une victime peut indiquer si elle ment ou dit la vérité. En tant que membre d’un jury, vous êtes censé mettre l’accent sur les informations pertinentes. L’expression émotionnelle de la jeune femme pendant sa déclaration est essentielle » (p. 65, notre traduction).

Références :

Bollingmo, G. C., Wessel, E., Eilertsen, D. E., & Magnussen, S. (2008). Credibility of the emotional witness : A survey of ratings by police investigators. Psychology, Crime & Law, 14(1), 29-40.

Bollingmo, G., Wessel, E., Sandvol, Y., Eilertsen, D.E., & Magnussen, S. (2009). The effect of biased and non-biased information on judgements of witness crédibility. Psychology, Crime & Law, 15(1), 61-71.

Dahl, J., Enemo, I., Drevland, G. C. B., Wessel, E., Eilertsen, D. E., & Magnussen, S. (2007). Displayed emotions and witness credibility : A comparison of judgements by individuals and mock juries. Applied Cognitive Psychology, 21(9), 1145-1155.

Kaufmann, G., Drevland, G. C. B., Wessel, E., Overskeid, G., & Magnussen, S. (2003). The importance of being earnest : Displayed emotions and witness credibility. Applied Cognitive Psychology, 17(1), 21-34.

Sayfan, L., Mitchell, E.B., Goodman, G.S., Eisen, M.L., & Qin, J. (2008). Children’s expressed emotions when disclosing maltreatment. Child Abuse and Neglect, 32(11), 1026-1036.

Wessel, E., Drevland, G.C.B., Eilertsen, D.E., & Magnussen, S. (2006). Credibility of the emotional witness : A study of ratings by court judges. Law and Human Behavior, 30(2), 221-230.

Mots clés :

Crédibilité de la victime – Emotion – Stéréotype – Jurés – Adultes

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Crédit photo :

beggs
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[1] Les juges, de leur côté, résistent au stéréotype de la victime bouleversée (Wessel et coll., 2006.