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Émotion et témoignages d’enfants : quand les stéréotypes sociaux influencent la justice

31 octobre 2013 par Frank Arnould

Une expérience révèle que la crédibilité d’un enfant est jugée différemment selon les émotions qu’il manifeste pendant son audition.

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Dans une série d’expériences, des chercheurs norvégiens ont proposé aux participants de visionner l’enregistrement vidéo concernant l’audition d’une jeune femme présumée victime de viol (Bollingmo, Wessel, Eilertsen, & Magnussen, 2008 ; Dahl et al., 2007 ; Wessel, Drevland, Eilertsen, & Magnussen, 2006). En fait, plusieurs versions du témoignage ont été utilisées. Dans tous les cas, le contenu verbal des déclarations était strictement le même. Les versions se distinguaient les unes des autres en fonction des émotions qu’affichait la victime présumée (rôle joué par une comédienne). Ainsi, certaines personnes ont vu la jeune femme s’exprimer en manifestant de la tristesse et du désespoir, d’autres l’ont vu raconter les faits de manière neutre, sans manifester d’émotion particulière, et d’autres encore l’ont vu témoigner en affichant des émotions positives, comme des rires.

L’analyse des données issues de ces expériences a montré que la jeune femme a été jugée plus crédible quand elle s’était exprimée avec tristesse et désespoir pendant son audition que si elle n’avait manifesté aucune émotion particulière. La situation où elle est apparue la moins crédible a été celle où elle avait affiché des émotions positives.

Ces résultats ont été constatés quand l’échantillon de sujets ayant participé aux études était constitué d’étudiants ou de policiers. Ces personnes s’attendaient donc à ce qu’une victime présumée affiche des émotions particulières, en accord avec les faits, pour pouvoir la juger crédible. Or, en réalité, les victimes d’agressions sexuelles manifestent des émotions très diverses pendant qu’elles témoignent (lire sur PsychoTémoins : Mythe n° 2. Les victimes sont crédibles quand elles s’expriment avec émotion). L’une des expériences des chercheurs norvégiens a aussi révélé que les juges professionnels étaient protégés contre le stéréotype de la victime émotive et s’en tenaient au contenu verbal des déclarations pour juger la crédibilité d’un témoignage.

Les chercheurs norvégiens ont poursuivi leur examen du stéréotype de la victime émotive et de son influence sur différents jugements de justice, mais cette fois, le témoignage présenté était celui d’un enfant (Wessel, Magnussen, & Melinder, 2013). Le principe de l’expérience était identique à celui des études portant sur la jeune femme présumée victime de viol. Deux comédiennes, l’une âgée de 11 ans et l’autre de 13 ans, devaient jouer le rôle d’une enfant qui aurait subi des maltraitances physiques de la part de son beau-père. Quatre versions différentes de l’audition de chaque enfant ont été enregistrées en fonction des émotions affichées : de la tristesse, de la colère, des émotions positives, ou aucune émotion particulière. L’une ou l’autre de ces versions a été présentée à des étudiants et à des travailleurs sociaux qui devaient se mettre en situation de prendre des décisions dans le cadre d’un procès et donc de jouer le rôle d’un juré.

Les chercheurs ont constaté que les témoignages ont été jugés plus crédibles quand les enfants s’étaient exprimés en affichant de la tristesse. Ils ont été jugés moins crédibles quand les enfants avaient affiché des émotions positives. À leur grande surprise, les auteurs ont aussi observé que les enfants s’étant exprimés avec colère ont été jugés peu crédibles, juste après les enfants ayant manifesté des émotions positives. Cette constatation est importante, ont-ils fait remarquer, mais aussi inquiétante, car les enfants ayant subi des maltraitances présentent un risque plus élevé de troubles du comportement et de difficulté à réguler leurs émotions, ce qui peut justement se traduire par des manifestations de colère.

Etudiants et travailleurs sociaux ont été influencés de la même manière par les émotions affichées par l’enfant pendant son témoignage. Autrement dit, ces deux groupes de participants partageaient les mêmes normes sociales concernant le comportement émotionnel d’un enfant victime de maltraitance. Cette constatation fut une autre surprise pour les chercheurs, qui s’attendaient à ce que les travailleurs sociaux, en raison de leur expérience professionnelle, soient moins influencés par le comportement émotionnel de la jeune victime présumée.

Les jugements concernant la culpabilité du beau-père ont aussi été influencés par le comportement émotionnel de l’enfant pendant son audition. C’est quand l’enfant a témoigné en affichant de la tristesse qu’il a été le plus souvent jugé coupable des faits reprochés. Une corrélation forte a d’ailleurs été constatée entre jugements de crédibilité des témoignages et jugement de culpabilité du beau-père (r = 0,68). A noter, en outre, que les femmes ont jugé les enfants plus crédibles que les hommes.

Comme toute recherche, celle-ci présente plusieurs limites. Par exemple, les deux enfants présumés victimes de maltraitance étaient de sexe féminin. Il est pourtant possible que les personnes s’attendent à des comportements émotionnels différents selon que l’enfant est une fille ou un garçon. De plus, les participants ont eu à prendre leurs décisions sur la seule base des témoignages des jeunes victimes. Or, pendant un procès, d’autres éléments d’informations servent aux décisions.

Néanmoins, l’étude confirme, cette fois dans le cadre de témoignages d’enfants, que les stéréotypes sociaux sur le comportement émotionnel d’une victime influencent la perception de sa crédibilité et celle de la culpabilité de l’accusé.

Références :

Bollingmo, G. C., Wessel, E. O., Eilertsen, D. E., & Magnussen, S. (2008). Credibility of the emotional witness : A study of ratings by police investigators. Psychology, Crime & Law, 14(1), 29–40. doi:10.1080/10683160701368412

Dahl, J., Enemo, I., Drevland, G. C. B., Wessel, E., Eilertsen, D. E., & Magnussen, S. (2007). Displayed emotions and witness credibility : a comparison of judgements by individuals and mock juries. Applied Cognitive Psychology, 21(9), 1145–1155. doi:10.1002/acp.1320

Wessel, E., Drevland, G. C. B., Eilertsen, D. E., & Magnussen, S. (2006). Credibility of the emotional witness : A study of ratings by court judges. Law and Human Behavior, 30(2), 221-230. doi : 10.1007/s10979-006-9024-1

Wessel, E., Magnussen, S., & Melinder, A. M. D. (2013). Expressed emotions and perceived credibility of child mock victims disclosing physical abuse. Applied Cognitive Psychology, 27(5), 611–616. doi:10.1002/acp.2935

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Crédit photo :

Carlos Smith
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