Emotion négative et faux souvenirs chez l’enfant

3 juin 2008 par Frank Arnould

Selon les résultats d’une expérience conduite par une équipe de psychologues néerlandais, les souvenirs d’enfants concernant des évènements difficiles ne sont pas systématiquement authentiques.

Henry Otgaar, et ses collègues de l’Université de Maastricht aux Pays Bas, publient les résultats d’une expérience dont l’objectif est de savoir si la génération de faux souvenir chez l’enfant dépend de la tonalité émotionnelle de l’évènement fictif en cause. Les jeunes participants, âgés de 7 à 9 ans, doivent se remémorer les détails de trois épisodes scolaires qui se seraient déroulés un an auparavant. Deux d’entre eux sont tout à fait authentiques, alors que le troisième est faux, après confirmation auprès des instituteurs. Lors de l’entretien initial, 57 % des enfants développent des faux souvenirs de l’évènement hypothétique. Ils sont même 74 % à les générer dans le second entretien, mené une semaine après le premier ! Dans les deux interrogatoires, les enfants développent plus facilement des souvenirs erronés d’un faux évènement émotionnellement négatif (par exemple, être accusé par l’instituteur d’avoir copié sur son voisin) que d’un faux évènement émotionnellement neutre (par exemple, avoir changé de salle de classe).

Se souvenir, à tort, d’un épisode scolaire fictif et ennuyeux reste éloigné des faits auxquels font face les policiers, les juges ou les jurés. Néanmoins, les auteurs de l’étude pensent que l’argument, quelquefois entendu pendant un procès, selon lequel les souvenirs d’enfants concernant des évènements horribles ne peuvent être qu’authentiques, reposerait, finalement, sur des bases incertaines. En fait, les émotions négatives auraient un effet paradoxal sur la mémoire, selon les psychologues canadiens Stephen Porter, Kristian Taylor et Leanne ten Brinke (2008). D’une part, elles améliorent la mémoire des expériences personnelles et, d’autre part, elles rendent celle-ci plus vulnérable aux suggestions et, ainsi, aux faux souvenirs (voir Encadré).

Le paradoxe des émotions négatives

Selon Stephen Porter et ses collègues, les émotions négatives ont un effet paradoxal sur la mémoire. Comparativement aux informations positives ou émotionnellement neutres, nous nous souvenons bien mieux des expériences difficiles ou douloureuses. Ces souvenirs sont en même temps plus sensibles aux distorsions et aux suggestions. Une expérience confirme cette hypothèse audacieuse. Des étudiants d’université essayent de se remémorer des faits publics marquants supposés avoir été largement diffusés dans les médias. La moitié de ces évènements sont en fait totalement fictifs. Les participants se souviennent bien mieux des évènements authentiques négatifs que des évènements réels positifs. Par contre, presque tous les participants (95 %) se souviennent à tort d’au moins un fait fictif négatif. Ils sont presque deux fois moins (41,7%) à générer des faux souvenirs d’évènements fictifs positifs.

Pour ces psychologues, l’effet paradoxal des émotions négatives sur la mémoire peut se comprendre en le replaçant dans une perspective évolutionniste. Il est nécessaire, pour la survie, de mémoriser les évènements négatifs ou dangereux afin de mieux y faire face dans le futur. Cependant, il peut être également adapté d’accepter des informations pertinentes provenant de différentes sources, dignes de confiance, concernant ce type d’épisodes. La contrepartie est une plus grande vulnérabilité à accepter des informations erronées à propos de faits négatifs

Références :

Otgaar, H., Candel, I., & Merckelbach, H. (2008). Children’s false memories : Easier to elicit for a negative than for a neutral event. Acta Psychologica, 128(2), 350-354.

Porter, S., Taylor, K., & ten Brinke, L. (2008). Memory for media : Investigation of false memories for negatively and positively charged public events. Memory, 16(6), 658-666.

Mots clés :

Mémoire, Faux souvenirs, Suggestibilité, Tonalité émotionnelle, Valence émotionnelle, Cognition Psychologie évolutionniste, Evolution biologique, Enfants