Entretien cognitif avec le témoin et faux souvenirs [Mise à jour]

22 octobre 2013 par Frank Arnould

L’entretien cognitif, méthode permettant de recueillir un plus grand nombre d’informations correctes sur un crime, peut-il protéger la mémoire des témoins oculaires contre les faux souvenirs suggérés ? Les résultats de recherches récentes à ce propos ne sont pas toujours concordants [Mise à jour 2].

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L’entretien cognitif est une procédure permettant de recueillir, auprès du témoin ou de la victime, un plus grand nombre de détails corrects que celui obtenu au moyen d’un entretien standard de police (voir Demarchi & Py, 2006, Ginet, 2003, et Memon, Meissner et Fraser, 2010, pour des synthèses récentes des travaux). Il repose, notamment, sur l’utilisation d’outils de communication et intègre différentes aides mnémotechniques, construites à partir des résultats de la recherche cognitive sur la mémoire. Son utilisation est enseignée aux policiers dans de nombreux pays, dont la France.

Le bénéfice de l’entretien cognitif sur la mémoire des témoins est une nouvelle fois confirmé par les résultats que publient la psychologue Amina Menon et ses collègues dans la revue Law and Human Behavior. Mais la technique pourrait bien avoir une autre vertu, du moins, dans une circonstance particulière (Memon, Zaragova, Clifford & Kidd, 2010).

Dans leur expérience, des étudiants d’université visionnent un extrait vidéo décrivant le braquage d’une banque. Ils sont, par la suite, interrogés au moyen d’un entretien cognitif ou d’une consigne standard de rappel libre, avant ou après avoir participé à un autre entretien. Dans celui-ci, ils sont forcés à répondre à certaines questions dont ils ne possèdent pas la solution. Les témoins sont donc contraints d’inventer les réponses (Voir Encadré).

Huit jours après ces différents entretiens, les participants doivent reconnaître certains éléments de la scène de crime. Les résultats indiquent que les réponses fabriquées la semaine précédente ont tendance à se transformer alors en faux souvenirs chez tous les témoins. Cependant, la fréquence des souvenirs erronés dans ce test est réduite quand l’audition des témoins s’est faite antérieurement avec un entretien cognitif, mais seulement quand celui-ci a été introduit avant l’entretien tendancieux.

Pour les auteurs de l’étude, la conséquence de ces résultats est claire. Les policiers devraient recueillir les témoignages à l’aide de l’entretien cognitif le plus rapidement possible après les faits. C’est ainsi que cette procédure pourrait protéger la mémoire de témoins ou victimes contre les faux souvenirs produits à la suite d’entretiens ultérieurs suggestifs ou tendancieux.

[Mise à jour 1] Une nouvelle étude suggère aussi que l’Entretien cognitif avec le témoin ne favoriserait pas la formation de fausses croyances et de faux souvenirs concernant des évènements d’enfance (Sharman & Powell, 2013). Les sujets de l’expérience, âgés de 18 à 64 ans, remplissent tout d’abord un questionnaire. Dans celui-ci, il leur est demandé d’évaluer la plausibilité générale et personnelle de dix évènements. Puis, ils doivent indiquer dans quelle mesure ils sont sûrs d’avoir vécu chacun de ces évènements avant l’âge de 10 ans et s’ils en ont des souvenirs.

Deux semaines plus tard, les participants sont interrogés sur deux des trois évènements du questionnaire retenus par les chercheurs. Tous ces évènements ont un contenu médical, mais diffèrent entre eux par leur niveau de plausibilité (plausibilité forte, modérée et faible). Les sujets doivent se souvenir du premier épisode en se servant de l’une ou l’autre consigne de l’Entretien cognitif : la restauration mentale du contexte de l’évènement (contexte physique et psychologique) et le rappel exhaustif (rapporter le plus grand nombre d’éléments, même ceux qui peuvent paraître sans importance) [1]. Pour le deuxième évènement, les sujets utilisent les deux instructions précédentes. Le troisième évènement ne fait l’objet d’aucun entretien et sert d’évènement contrôle. Après cela, les participants remplissent à nouveau le questionnaire d’évènements autobiographiques.

Ce qui intéresse les chercheurs est de savoir si les évaluations des évènements ayant fait l’objet d’un Entretien cognitif vont changer entre la première et la seconde passation du questionnaire. En fait, les résultats montrent que les participants ne sont pas plus sûrs d’avoir vécu les évènements cibles pendant leur enfance et n’en ont pas développé de faux souvenirs après l’Entretien cognitif, peu importe les consignes qui leur ont été données. Ces consignes n’ont influencé que les jugements de plausibilité personnelle de l’évènement modérément plausible : les participants ayant été interrogés avec deux instructions de l’Entretien cognitif ont ensuite jugé cet évènement plus plausible que les participants ayant été interrogés qu’avec l’une des deux instructions.

« Ce que cette expérience nous apprend, concluent les chercheurs, c’est qu’exposer brièvement des personne à des évènements fictifs, en utilisant les consignes de rappel exhaustif et de restauration mentale de l’Entretien cognitif, ne rend pas ces individus plus sûrs d’avoir vécu ces évènements et ne permet pas d’implanter de faux souvenirs » (p. 123, notre traduction).

[Mise à jour 2] Une étude, dont les résultats vont paraître dans la revue Applied Cogntive Psychology, vient tempérer l’espoir des chercheurs concernant l’effet protecteur de l’Entretien Cognitif contre les faux souvenirs suggérés (LaPaglia, Wilford, Rivard, Chan, & Fisher, à paraître). L’expérience montre en effet que les participants ayant d’abord été interrogés à l’aide d’un Entretien Cognitif à propos d’une scène de vol sont les plus enclins à rapporter, dans un test final de leur mémoire des faits, de fausses informations qui leur ont été communiquées entre temps, et ce, par rapport aux participants ayant été initialement interrogés à l’aide d’un test de rappel libre des faits.

Les chercheurs ont conclu que si l’Entretien cognitif permettait bien de recueillir un plus grand nombre de détails corrects sur un crime (ce qu’a d’ailleurs confirmé leur propre expérience), il n’immunisait pas forcément contre les faux souvenirs suggérés. Ils ont toutefois noté des différences méthodologiques importantes entre leur étude et les travaux ayant montré un effet protecteur de l’Entretien cognitif contre la suggestibilité des témoins oculaires. Ces différences pourraient expliquer les données contradictoires.

De plus, les auteurs ont insisté sur le fait que leurs résultats ne devraient pas décourager les enquêteurs à utiliser l’Entretien cognitif : « En effet, si un entretien initial efficace est conduit, une grande partie des informations importantes d’un point de vue légal ont déjà été recueillies avant que la mémoire du témoin ne soit contaminée par des sources externes. De plus, armés de ce témoignage enregistré, les enquêteurs devraient être mieux à même de noter tout changement dans les propos du témoin (dû potentiellement à l’exposition ultérieure à une information trompeuse), et donc être ainsi capables de mieux peser la crédibilité de ces changements » (notre traduction).

Effet de génération et faux souvenirs

À la fin des années 70, les psychologues Norman Slamecka et Peter Graf découvrent que les sujets de leurs expériences se souviennent bien mieux de mots après les avoir générés eux-mêmes qu’après les avoir simplement lus (Slamecka & Graf, 1978). La mémorisation d’informations est donc facilitée si l’apprentissage est actif plutôt que passif.

Cet effet de génération n’aurait pas que des effets bénéfique pour la mémoire. Des informations erronées et générées par soi-même seraient une source potentiellement très puissante de faux souvenirs. C’est bien ce qu’indique l’étude d’Amina Memon et de ses collègues relatée ci-dessus, mais aussi d’autres travaux récents (par exemple, Lane & Zaragova, 2007). Les témoins oculaires de ces expériences doivent générer eux-mêmes des informations trompeuses, en étant forcés à répondre à des questions pour lesquelles ils ne détiennent pas la solution. Ces questions portent, en effet, sur des détails absents de la scène de crime. Les témoins sont donc contraints de les inventer. Ces réponses fabriquées et autogénérées ont alors tendance à se transformer en faux souvenirs.

Références :

Demarchi, S., & Py, J. (2006). L’entretien cognitif : son efficacité, son application et ses spécificités. Revue Québécoise de Psychologie, 27(3), 177-196.

Ginet, M. (2003). Les clés de l’entretien avec le témoin ou la victime. Paris : La Documentation Française.

Memon, A., Meissner, C. A., & Fraser, J. (2010). The Cognitive Interview : A meta-analytic review and study space analysis of the past 25 years. Psychology, Public Policy, and Law, 16(4), 340‑372. doi:10.1037/a0020518

Memon, A., Zaragova, M., Clifford, B.R., & Kidd, L. (2010). Inoculation or antidote ? The effects of cognitive interview on false memory for forcibly fabricated events. Law and Human Behavior, 34(2), 105-117. doi:10.1007/s10979-008-9172-6

Lane, S.M., & Zaragova, M.S. (2007). A little elaboration goes a long way : The role of generation in eyewitness suggestibility. Memory & Cognition, 35(6), 1255-1266. doi:10.3758/BF03193599

LaPaglia, J. A., Wilford, M. M., Rivard, J. R., Chan, J. C. K., & Fisher, R. P. (à paraître). Misleading suggestions can alter later memory reports even following a cognitive interview. Applied Cognitive Psychology. doi:10.1002/acp.2950

Sharman, S. J., & Powell, M. B. (2013). Do cognitive interview instructions contribute to false beliefs and memories ? Journal of Investigative Psychology and Offender Profiling, 10(1), 114–124. doi:10.1002/jip.1371

Slamecka, N.J., & Graf, P. (1978). The generation effect : Delineation of a phenomenon. Journal of Experimental Psychology : Human Learning and Memory, 4(6), 592-604. doi : 10.1037/0278-7393.4.6.592

Mots clés :

Témoignage oculaire - Faux souvenirs - Entretien cognitif - Audition de police - Protection contre les faux souvenirs - Effet de génération -Réponses fabriqués - Réponses forcées - Adultes

Publié le 25 mars 2010
Mise à jour 1 le 26 février 2013
Mise à jour 2 le 22 octobre 2013

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[1] Des quatre aides mnémotechniques de l’Entretien cognitif, la littérature scientifique indiquent que ces deux consignes sont les plus efficaces.