Entretien cognitif et recueil des témoignages d’enfants

20 mai 2011 par Frank Arnould

Des psychologues français testent l’efficacité de versions modifiées de l’Entretien cognitif, dont l’usage pourrait être plus adapté au recueil de la parole d’enfants.

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Vingt-cinq années de recherches suggèrent que l’Entretien cognitif permet d’obtenir des témoignages plus détaillés sur les faits (Memon, Meissner, & Fraser, 2010). Ce protocole incite notamment les témoins oculaires à utiliser quatre aides mnémotechniques devant faciliter l’accès aux souvenirs : reconstruire le contexte physique et émotionnel du crime (recontextualisation mentale) ; rappeler le plus grand nombre possible de faits (rappel exhaustif ou hypermnésie) ; rappeler la scène de crime selon un ordre chronologique inhabituel (changement d’ordre) : et rappeler la scène de crime selon une perspective différente, par exemple le témoin prenant celle d’une autre personne présente sur les lieux (changement de perspective).

L’Entretien cognitif reste néanmoins une procédure longue et fastidieuse. Aussi, plusieurs équipes de recherches testent l’efficacité de versions plus courtes de ce protocole d’audition, en particulier pour le rendre plus efficace auprès de populations particulières, comme celle des enfants.

Une étude de Fanny Verkampt et Magali Ginet, à l’Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand, confirme que la version complète de l’entretien cognitif, dans laquelle la consigne de changement de perspective est remplacée par une consigne de rappel indicé [1], est trop coûteuse pour des enfants de 4-5 ans et de 8-9 ans (Fanny Verkampt & Magali Ginet, 2010). Comparée à un entretien standard, elle ne les aide pas à mieux se souvenir d’un évènement vécu deux jours plus tôt.

En revanche, les auteurs constatent que quatre variations du protocole, consistant chacune à omettre l’une des consignes de la version complète, permettent aux participants de se souvenir d’une plus grande quantité d’informations correctes, sans que cela ne s’accompagne d’un plus grand nombre d’erreurs et de confabulations, et ce, par rapport à l’entretien standard.

Les deux psychologues fondent aussi beaucoup d’espoir sur l’une des formes abrégées de l’entretien cognitif pour les auditions d’enfants. Celle-ci intègre les consignes de recontextualisation mentale de la scène, de rappel exhaustif et de rappel indicé. Comparé à l’entretien standard, ce protocole modifié permet en effet d’obtenir une plus grande quantité d’informations sur les faits de la part des témoins. Tous les enfants en profitent, mais ce sont surtout ceux âgés de 8 à 9 ans qui en bénéficient le plus. Cette version de l’entretien cognitif protège aussi les enfants contre les suggestions trompeuses.

Une équipe de recherche dirigée par Fanny Verkampt, désormais Maitre de conférences en psychologie sociale expérimentale à l’Université Toulouse 2 Le Mirail, évalue l’intérêt de cette version particulière de l’entretien cognitif pour recueillir la parole d’enfants de 4 et 5 ans ayant vécu un évènement répété (Verkampt, Ginet, & Colomb, 2010).

Une partie des participants se rend à quatre reprises à un atelier de peinture. Certains détails de ces sessions ne varient pas dans le temps (détails fixes de l’évènement), d’autres changent d’une session à l’autre (détails variables récurrents), et d’autres encore sont identiques pendant les trois premières sessions, mais pas dans la dernière (détails variables uniques). L’autre partie des enfants ne participe qu’à une seule session de l’atelier.

Deux jours après la fin de l’atelier, les enfants sont interrogés sur la dernière session (pour ceux ayant vécu l’évènement répété) ou sur la session unique (pour ceux n’ayant pris part qu’une seule fois à l’activité). Ils sont tout d’abord invités à se rappeler librement les faits, à deux reprises, soit au cours d’un entretien de police structuré, soit au cours d’un entretien cognitif modifié. Après la phase de rappels libres, les participants répondent à une série de questions spécifiques, dont certaines sont dirigées, suggérant des informations exactes et erronées sur les faits.

Par rapport à l’entretien structuré, l’entretien cognitif modifié donne aux jeunes enfants la possibilité de rappeler un plus grand nombre d’informations correctes, particulièrement quand ils ont participé à un évènement répété dans le temps (113 % d’éléments corrects supplémentaires), et notamment à propos des détails fixes de ces expériences multiples.

Les enfants s’étant rendus aux différentes sessions de l’atelier se sont également montrés plus résistants aux suggestions après avoir été entendus avec un entretien cognitif qu’avec un entretien structuré, que ces suggestions aient insinué des informations correctes ou fausses.

L’Entretien cognitif s’est donc révélé être un protocole relativement mieux adapté qu’un entretien de police structuré pour recueillir les témoignages de jeunes enfants se remémorant une occurrence d’un évènement répété dans le temps.

Références :

Memon, A., Meissner, C. A., & Fraser, J. (2010). The Cognitive Interview : A meta-analytic review and study space analysis of the past 25 years. Psychology, Public Policy, and Law, 16(4), 340-372.

Verkampt, F., Ginet, M., & Colomb, C. (2010). L’Entretien Cognitif est-il efficace pour aider de très jeunes enfants à témoigner d’un événement répété dans le temps ? L’Année psychologique, 110(04), 541–572.

Verkampt, Fanny, & Ginet, Magali. (2010). Variations of the cognitive interview : Which one is the most effective in enhancing children’s testimonies ? Applied Cognitive Psychology, 24(9), 1279-1296.

Mots clés :

Entretien cognitif – Témoignage oculaire – Mémoire – Événement répété – Mineurs – Enfants d’âge préscolaire – Enfants d’âge scolaire

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Recueil des témoignages oculaires : l’Entretien Cognitif évalué

Sous-rubrique Actualités de la recherche – Témoignages d’enfants

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[1] Concrètement, le rappel indicé permet aux enfants d’utiliser un indice de récupération non suggestif pour faciliter la recherche en mémoire. Par exemple, l’enquêteur dit « Que s’est-il passé après ça ? », ça faisant référence à une information que l’enfant vient de lui mentionner.