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Entretiens répétés et témoignages d’enfants déficients intellectuels

20 mai 2008 par Frank Arnould

Les enfants souffrant de déficience intellectuelle peuvent présenter des difficultés à décrire des expériences personnelles. Doit-on définitivement les considérer comme des informateurs incompétents, en particulier lorsqu’ils sont présumés victimes de maltraitance ? Des chercheurs suédois et britanniques pensent, au contraire, que la répétition d’entretien sur les faits devrait les aider à se dévoiler.

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Enfants et adolescents présentant des déficiences intellectuelles courent un plus grand risque d’être l’objet de maltraitances physiques et sexuelles. Leurs difficultés cognitives et de communication font-elles de ces victimes des informateurs sytématiquement moins crédibles ? Pas forcément, selon la psychologue suédoise Ann-Christin Cederborg et ses collègues britanniques. Ces enfants et adolescents constituent un groupe hétérogène de pathologies. Des différences individuelles dans l’aptitude à rapporter des évènements autobiographiques sont donc probables. Cette compétence varie aussi entre enfants atteints du même trouble, notamment en fonction de la gravité celui-ci.

Pour ces chercheurs, des procédures d’interrogation adaptées pourraient aider ces jeunes personnes à décrire plus aisément les mauvais traitements endurés. En particulier, la répétition des entretiens pourrait progressivement rendre les déclarations plus informatives. Chez l’enfant, cette technique a des effets néfastes sur la mémoire autobiographique quand les entretiens répétés sont suggestifs. Au contraire, s’ils sont conduits de manière neutre, en privilégiant le questionnement ouvert, leur renouvellement présente des avantages (voir Encadré).

Qu’en est-il chez les jeunes personnes intellectuellement déficientes ? L’équipe dirigée par Ann-Christin Cederborg analysent les retranscriptions verbales d’entretiens successifs menés avec une vingtaine d’enfants et d’adolescents présentant une diversité de problèmes intellectuels (retard de développement non spécifié, trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité, autisme), et victimes présumées d’abus physiques et sexuels. Le matériel d’investigation leur est fourni par des procureurs et des policiers suédois.

Les chercheurs constatent que, dans le second entretien, 80 % des informations sont totalement nouvelles ou sont des développements de renseignements communiqués pendant l’interrogatoire précédent. Cependant, ils observent aussi que les interviewers utilisent rarement les invitations libres à se souvenir (par exemple, « Raconte-moi tout ce qui s’est passé »). Ils préfèrent l’usage de questions à option [1] ou directives [2]. L’usage intensif de questions ciblées peut compromettre la précision des informations recueillies, précision que les auteurs ne peuvent évaluer. Néanmoins, peu de questions franchement suggestives sont utilisées.

Une autre donnée intéressante est à noter. Les jeunes victimes présumées se contredisent très peu d’un entretien à l’autre (entre 0 et 3 % des informations). La répétition des entretiens ne les conduit donc pas à rapporter certains détails contradictoires pouvant mettre en doute leur crédibilité et rendre l’affaire plus difficile à résoudre (La Rooy & Lamb, 2008).

Les enfants et les adolescents déficients intellectuellement sont capables de communiquer des informations nouvelles dans des entretiens successifs. La qualité des informations ainsi recueilles dépend néanmoins de la façon dont les enquêteurs les interrogent. L’usage préférentiel d’un questionnement ouvert plutôt que de questions ciblées, devrait largement contribuer à améliorer la précision de leurs témoignages.

Les effets bénéfiques et néfastes de la répétition des entretiens sur la mémoire des enfants

Les effets bénéfiques

Lorsque les entretiens sont neutres :

- Leur renouvellement prévient l’oubli, la répétition consolidant les souvenirs ;
- Ils permettent aux enfants de se souvenir d’informations nouvelles et précises, non communiquées dans l’entrevue précédente (réminiscence) ; de fournir des détails supplémentaires à propos d’éléments déjà discutés ; le nombre total d’informations rappelées peut excéder le nombre total d’informations oubliées (hypermnésie) ;
- Les entretiens répétés sont efficaces quand l’événement discuté est encore frais dans la mémoire des enfants et lorsqu’ils sont entrecoupés de courte période de temps ;
- Un entretien initial neutre immunise (au moins en partie) contre les suggestions des entretiens suivants.

Les effets néfastes

- Lorsque les interrogatoires sont séparés d’un long délai, les souvenirs se détériorent et les déclarations des enfants deviennent imprécises ;
- Les enfants peuvent intégrer des suggestions faites par l’enquêteur au cours d’un entretien précédent et même fabuler à partir de celles-ci ;
- Un seul entretien suggestif peut suffire à contaminer les propos des enfants dans les entrevues suivantes (même lorsqu’ils sont alors interrogés au moyen de questions ouvertes) ;
- Les enfants sont plus sensibles aux suggestions faites dans les interrogatoires multiples tardifs.

Référence :

Cederborg, A-C., La Rooy, D., & Lamb, M.E. (2008). Repeated interviews with children who have intellectual disabilities. Journal of Applied Research in Intellectual Disabilities, 21(2), 103-113.

Mots-clés :

Agressions sexuelles - Abus sexuels - Maltraitance physique - Témoignage - Déficience intellectuelle - Entretiens répétés - Enfants - Adolescents

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Crédit Photo :

Rock Alien
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[1] Définies comme des questions attirant l’attention des jeunes personnes sur des éléments jamais mentionnés par eux. Ils doivent les confirmer, les nier ou sélectionner une option présentée par l’interviewer, sans impliquer qu’une réponse particulière est attendue.

[2] Définies comme des questions attirant à nouveau l’attention des enfants sur des éléments déjà mentionnés par eux. Ils ‘agit de questions du type « Quand ? » , « Qui ? », « Ou ? ».