Et si les faux souvenirs étaient (parfois) adaptatifs ?

21 octobre 2011 par Frank Arnould

Les faux souvenirs sont généralement perçus comme n’ayant que des conséquences négatives. Pourtant, des travaux récents révèlent la valeur adaptative de certains d’entre eux.

PNG - 47.8 ko
Charles Darwin (1809-1882)

Certains chercheurs ont estimé que la mémoire serait apparue il y a environ 500 millions d’années. Les biologistes Simona Ginsburg et Eva Jablonka ont jugé que l’émergence de l’apprentissage associatif constituerait même l’un des facteurs ayant conduit à l’explosion cambrienne, c’est-à-dire à l’apparition soudaine de la plupart des embranchements des espèces vivantes pluricellulaires (métazoaires) et d’une grande diversification des organismes. Cette explosion se serait étendue sur une période géologique très courte, il y a environ 545 à 520 millions d’années (Jablonka & Ginsburg, 2010).

Pour le psychologue américain James Nairne, la mémoire aurait évolué parce qu’elle aurait permis aux organismes de résoudre des problèmes adaptatifs très spécifiques, comme la recherche de nourriture, la reconnaissance et l’évitement des prédateurs, la recherche d’un partenaire sexuel ou encore la détection de la tricherie (Nairne & Pandeirada, 2008).

Pour tester la valeur adaptative (fitness) [1]. de la mémoire, ce chercheur et ses collaborateurs ont développé un paradigme expérimental dans lequel les participants doivent juger la pertinence de mots en fonction de différents scénarios (Nairne, Thompson, & Pandeirada, 2007). Les participants analysant ces mots dans le contexte d’un scénario de survie ancestrale s’en souviennent bien mieux que les participants les analysant dans d’autres contextes.

Depuis la première expérience de ce genre, l’avantage du traitement de survie a été reproduit à plusieurs reprises (Nairne, 2010). Plus étonnant encore, des psychologues ont aussi découvert que si le « mode survie » améliorait bien la mémoire, il favorisait aussi le développement de faux souvenirs (Howe & Derbish, 2010 ; Otgaar & Smeets, 2010) !

Une mémoire adaptative, puissante et flexible, peut-elle être en même temps génératrice d’illusions ? N’y a-t-il pas ici un paradoxe ? Depuis de nombreuses années, les psychologues ont pourtant bien démontré les effets négatifs des faux souvenirs, par exemple quand des témoins oculaires ou des victimes sont persuadés d’avoir vécu des faits ou des évènements entiers qui ne se sont en réalité jamais produits.

Le paradoxe apparent est peut-être en passe d’être dissipé. Des réflexions et des travaux récents suggèrent, en effet, que dans certaines circonstances, les faux souvenirs peuvent eux aussi servir des fonctions adaptatives. Dans leurs revues de la littérature, les psychologues Mark Howe (2011a, 2011b), Eryn Newman et Stephen Lindsay (2009) ont identifié plusieurs de ces fonctions.

Tout d’abord, la mémoire n’aurait pas pour unique fonction de retrouver le passé, qui se reproduit d’ailleurs rarement dans les mêmes conditions. Elle permettrait surtout d’utiliser le passé pour résoudre des problèmes du présent et pour imaginer le futur (Manning, 2009 ; Szpunar, 2010), en recombinant et en reconstruisant les souvenirs stockés. Reconsidérer ainsi le passé et imaginer le futur peut parfois produire des distorsions de la mémoire.

Certaines de ces distorsions peuvent servir l’identité personnelle présente des individus, par exemple lorsque nous nous souvenons d’un passé plus glorieux et plus positif qu’il n’a été en réalité. Autrement dit, ces erreurs nous aideraient à nous voir meilleurs que ce que nous avons été ou que nous sommes.

Les illusions de la mémoire serviraient aussi des fonctions sociales. En partageant des souvenirs, nous facilitons les relations sociales, l’empathie et le développement de l’intimité. Dans ces contextes, la véracité des souvenirs constituerait un élément secondaire.

Les distorsions de la mémoire pourraient également faciliter la résolution de problèmes futurs. En effet, deux expériences récentes ont montré que les faux souvenirs avaient, en quelque sorte, amorcer la résolution d’un problème quand ces faux souvenirs constituaient la solution à ce problème (Howe, Garner, Charlesworth, & Knott, 2011 ; Howe, Garner, Dewhurst, & Ball, 2010)

Les conséquences positives ou négatives des faux souvenirs dépendraient donc, selon Mark Howe (2011b), de leur contenu et du contexte dans lequel ils apparaissent. Jusqu’à présent, les psychologues se sont surtout intéressés aux structures et processus de la mémoire. Ils ont largement laissé de côté deux questions pourtant primordiales : à quoi servent la mémoire et les faux souvenirs et pour quelles raisons ont-ils évolué ? Les travaux récents sur la mémoire adaptative redirigent l’attention des chercheurs sur les fonctions de la mémoire et de ses erreurs. Ils soulèvent néanmoins de nombreuses questions théoriques, et posent aussi différents problèmes méthodologiques : la mémoire n’a laissé, en effet, aucune trace dans les fossiles.

Références :

Howe, M.L. (2011a). The Nature of Early Memory : An Adaptive Theory of the Genesis and Development of Memory. New York : Oxford University Press.

Howe, M.L. (2011b). The adaptive nature of memory and its illusions. Current Directions in Psychological Science, 20(5), 312 -315.

Howe, Mark L, Garner, S. R., Charlesworth, M., & Knott, L. (2011). A brighter side to memory illusions : false memories prime children’s and adults’ insight-based problem solving. Journal of Experimental Child Psychology, 108(2), 383-393.

Howe, Mark L, Garner, S. R., Dewhurst, S. A., & Ball, L. J. (2010). Can false memories prime problem solutions ? Cognition, 117(2), 176-181.

Howe, Mark L., & Derbish, M. H. (2010). On the susceptibility of adaptive memory to false memory illusions. Cognition, 115(2), 252-267.

Jablonka, E., & Ginsburg, S. (2010). The evolution of associative learning : A factor in the Cambrian explosion. Journal of Theoretical Biology, 266(1), 11-20.

Manning, L. (2009). Notre passé construit notre futur. La Recherche, n° 432, 38-40.

Nairne, James S., & Pandeirada, J. N. S. (2008). Adaptive memory : Remembering with a stone-age brain. Current Directions in Psychological Science, 17(4), 239-243.

Nairne, J.S., Thompson, S. R., & Pandeirada, J. N. S. (2007). Adaptive memory : Survival processing enhances retention. Journal of Experimental Psychology : Learning, Memory, and Cognition, 33(2), 263-273.

Nairne, J.S. (2010). Adaptive memory : Evolutionary constraints on remembering. Psychology of Learning and Motivation, 53, 1-32.

Newman, E. J., & Lindsay, D. . (2009). False memories : What the hell are they for ? Applied Cognitive Psychology, 23(8), 1105-1121.

Otgaar, H., & Smeets, T. (2010). Adaptive memory : Survival processing increases both true and false memory in adults and children. Journal of Experimental Psychology : Learning, Memory, and Cognition, 36(4), 1010-1016.

Szpunar, K. K. (2010). Episodic future thought : An emerging concept. Perspectives on Psychological Science, 5(2), 142 -162.

Workman, L., Reader, W., & Gayon, J. (2007). Psychologie évolutionniste : une introduction. Bruxelles : De Boeck.

Mots clés :

Faux souvenirs – Évolution biologique – Psychologie évolutionniste – Cognition – Mémoire adaptative - Survie

À lire également sur PsychoTémoins :

Faux souvenirs : une question de survie

Faux souvenirs : le paradoxe des émotions négatives

Sous-rubrique Actualités de la recherche – Faux souvenirs et suggestibilité

Sur le web :

Adaptative Memory Lab - Purdue University

Crédit photo :

Shehal
Certains droits réservés (Licence Creative Commons)


[1] La fitness, ou valeur adaptative, « mesure le nombre d’individus produits dans la progéniture ou, selon certains évolutionnistes, la proportion de gènes transmis aux générations futures » (Workman & Reader, 2007, p. 332)