Existe-t-il des experts de la détection du mensonge ?

22 août 2007 par Frank Arnould

Détecter le mensonge est une activité difficile. Des chercheurs ont pourtant prétendu avoir identifié des personnes capables d’exceller dans cette tâche. Gary Bond, de l’Université d’Etat de Winston-Salem aux Etats-Unis, publie les résultats de deux expériences ayant pour objectif de déceler (ou non) ces « génies » de la détection du mensonge dans une population d’étudiants et de professionnels chargés de l’application de la loi.

Récemment, Bond et DePaulo (2006) ont publié une synthèse de la littérature scientifique portant sur notre aptitude à détecter le mensonge et la vérité. L’analyse des données recueillies indiquent que, globalement, nous sommes précis dans cette tâche dans 54 % des cas. Notre performance est donc à peine supérieure à celle attendue si seule la chance intervenait ! La conclusion est cinglante : nous ne sommes pas de bons détecteurs de mensonges. Cependant, O’Sullivan et Ekman (2004) ont prétendu avoir découvert 29 « génies » de la détection du mensonge. Ce résultat a fait l’objet d’un débat dans le numéro de février 2007 de la revue Law and Human Behavior (Bond & Uysal, 2007 ; O’Sullivan, 2007), débat portant sur une critique d’ordre statistique du travail de O’Sullivan et Ekman.

Gary Bond, de l’Université d’Etat de Winston-Salem aux Etats-Unis, publie les résultats de deux expériences (Bond, 2008) dont l’objectif est d’identifier des experts éventuels de la détection du mensonge. Dans la première expérience, deux groupes de participants sont comparés : 122 étudiants (population généralement étudiée dans les travaux expérimentaux sur la détection du mensonge) et 112 professionnels chargés de l’application de la loi (law enforcement personel) aux Etats-Unis.

Leur tâche consiste à déterminer si des criminels mis en liberté conditionnelle (paroled felons) mentent ou disent la vérité dans quatre types de situation. Pour décider si une personne est experte dans la détection du mensonge et de la vérité, l’auteur de l’étude a fixé le critère suivant : le niveau de précision moyen pour un participant doit être d’au moins 80 %. Seulement onze personnels chargés de l’application de la loi atteignent ce niveau et aucun chez les étudiants. Huit de ces onze experts participent à une deuxième expérience dans laquelle seulement deux d’entre eux continuent à manifester un niveau élevé de précision (90 %). Il s’agit de deux femmes du Bureau of Indian Affairs. Elles se servent apparemment d’indices non verbaux pour prendre leur décision. Les mesures de leurs fixations oculaires au moment où elles font leur choix montrent qu’elles utilisent chacune des stratégies différentes : l’une s’aide préférentiellement en fixant des régions du visage alors que l’autre prend des décisions correctes en fixant les bras, le torse ou les jambes.

Nous sommes souvent persuadés d’être capables de détecter avec précision le mensonge chez nos interlocuteurs, et bien des personnes qui sont confrontées à cette tâche dans leur activité professionnelle en sont également convaincues. Pourtant, il est vraisemblable que nous nous trompons lorsque nous revendiquons une telle aptitude. Le travail de Gary Bond montre que l’expertise dans ce domaine est réservée à une très faible minorité d’individus.

Références :

Bond, C.F., & DePaulo, B.M. (2006). Accuracy of deception judgements. Personality and Social Psychology Review, 10, 214-234.

Bond, C.F., & Uysal, A. (2007). On lie detection “wizards”. Law and Human Behavior, 31, 109-115.

Bond, G.D. (2008). Deception detection expertise. Law and Human Behavior, 32(4), 339-351.

O’Sullivan, M. (2007). Unicorns or Tiger Woods : Are lie detection experts myths or rarities ? A response to On lie detection “wizards” by Bond and Uysal. Law and Human Behavior, 31, 117-123.

O’Sullivan, M., & Ekman, P. (2004). The wizards of decepting deception. In Granhag, P.A., & Strömwall, L. (Eds.), The detection of deception in forensic contexts (pp. 269-286). Cambridge, UK : Cambridge University Press.

Mots-clés :

Détection du mensonge, Expertise, Indices non verbaux, Fixation oculaire, Etudiant, Personnels chargés de l’application de la loi, Etats-Unis

À lire également sur PsychoTémoins :

Sous-rubrique Actualités de la recherche – Mensonge et détection du mensonge