Existe-t-il vraiment des indices comportementaux du mensonge ?

15 mars 2007 par Frank Arnould

Les menteurs se trahiraient par certains de leurs comportements. Cette croyance commune est-elle confirmée par les résultats de la recherche scientifique ?

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Demandez aux personnes de votre entourage d’évaluer leur aptitude à détecter le mensonge. La réponse sera peut-être la suivante : « Bien sûr que j’en suis capable ! Un menteur est trahi par ses comportements. Par exemple, il détourne son regard de celui de son interlocuteur ».

Plusieurs études montrent, cependant, que nous sommes en fait de bien mauvais détecteurs de mensonges. Même les professionnels qui ont à faire face au mensonge au cours de leur travail (policiers, juges, ....) ne présentent pas forcément de meilleures aptitudes dans ce domaine qu’un public non expert (voir, par exemple, Aamodt & Custer, 2006 ; Ekman & O’Sullivan, 1991 ; Vrij, Akehurst, Brown, L. et Mann, 2006). Il semble donc qu’il existe un désaccord entre ce que nous pensons être des indicateurs fiables du mensonge et la validité réelle de ces marqueurs. Existe-t-il vraiment des indices comportementaux objectifs associés au mensonge ? Deux méta-analyses publiées récemment par les psychologues Siegfried Sporer et Barbara Schwandt, de l’Université de Giessen en Allemagne, font le point sur cette question.

L’un des deux articles (Sporer et Schwandt, 2006) porte sur les indicateurs paraverbaux du mensonge, c’est-à-dire les indices vocaux accompagnant la parole. Neuf marqueurs de ce type sont retenus pour l’analyse :

- le temps de parole ;
- le nombre de mots ;
- le débit de la parole (nombre de mots divisé par le temps de parole) ;
- les pauses non silencieuses (utilisation d’interjections comme ah, hum, euh...) ;
- les pauses silencieuses ;
- la hauteur tonale de la voix ;
- les erreurs de parole (erreurs grammaticales, bégaiement, faux départs, phrases fragmentées...) ;
- la latence des réponses (temps séparant la fin de la question de l’intervieweur du début de la réponse de l’interviewé) ;
- les répétitions de mots et de phrases (dans un énoncé non interrompu par une pause, une erreur de parole ou une question de l’intervieweur).

De façon générale, peu de comportements paraverbaux sont associés au mensonge. Selon les analyses pondérées par la taille des échantillons, les menteurs ont tendance à prendre plus de temps avant de répondre et leur voix est plus aigue. Dans les analyses non pondérées, deux indicateurs supplémentaires sont également liés au mensonge : le temps de parole est plus court chez les menteurs, qui commettent également plus d’erreurs de parole. Cependant, l’ampleur des effets est faible. Les auteurs recommandent donc d’être prudent quant à l’utilisation de ces indices.

De plus, les relations entre indicateurs paraverbaux et mensonge sont bien souvent nuancées par des variables modératrices (le contenu et le niveau de préparation du mensonge, le degré de motivation des menteurs, la sanction, le plan expérimental des recherches et l’opérationnalisation des indices paraverbaux). Par exemple, la hauteur tonale est significativement plus élevée et le temps de latence plus long chez les menteurs fortement motivés, mais pas chez ceux qui le sont faiblement.

Dans une autre méta-analyse (Sporer et Schwandt, 2007), portant sur les indicateurs non verbaux du mensonge, des résultats similaires apparaissent : peu d’indices comportementaux sont liés au mensonge et plusieurs variables modèrent leurs associations. Dans cette étude, onze marqueurs non verbaux sont retenus :

- le clignement des yeux ;
- les contacts visuels (regards dans la région des yeux de l’intervieweur) ;
- le détournement du regard (éviter le regard de l’intervieweur) ;
- les mouvements de tête ;
- les affirmations par un mouvement de tête ;
- les sourires ;
- les comportements de manipulation de soi (mouvements par lesquels la main touche l’autre main ou différentes parties du corps, sans que ces comportements soient en relation avec ce qui est formulé) ;
- les mouvements des mains sans mouvements des bras ;
- les gestes d’illustration de la parole (mouvements de la main qui accompagnent et accentuent la parole ou qui illustrent visuellement ce qui est dit) ;
- les mouvements des pieds et des jambes ;
- les changements de posture (changements de position assise).

Dans les analyses pondérées, seulement trois indicateurs non verbaux sont associés significativement et négativement au mensonge : les menteurs affirment moins par un mouvement de tête et leurs mouvements des mains, des pieds et des jambes sont moins nombreux. L’ampleur des effets est faible à modérée. Contrairement aux croyances communes, le détournement du regard n’est pas associé au mensonge !

Les associations entre les indicateurs non verbaux et le mensonge sont souvent nuancées significativement par des variables modératrices. Par exemple, les mouvements des mains décroissent chez les menteurs fortement motivés. Ceux qui le sont peu sourient et acquiescent moins souvent par un mouvement de tête, mais les autres mouvements de tête sont plus nombreux.

En résumé, les deux méta-analyses de Sporer et Schwandt (2006, 2007) indiquent clairement que peu de comportements paraverbaux et non verbaux sont significativement associés au mensonge, contrairement aux idées reçues. Par exemple, la littérature scientifique montre que le regard fuyant n’est pas indice fiable du mensonge, à l’opposé de ce que véhiculent les croyances populaires. De plus, les relations entre le mensonge et ces indices comportementaux sont souvent nuancées par des variables modératrices. Cette modulation n’est d’ailleurs pas prise en compte dans les croyances communes sur le mensonge.

Ces résultats incitent donc à se méfier des nombreux sites web ou livres de "psychologie pratique" qui difusent des idées erronées et peu documentées scientifiquement sur la détection du mensonges par des signes non verbaux.

Références :

Aamodt, M. G., & Custer, H. (2006). Who can best catch a liar ? A meta-analysis of individual differences in detecting deception. Forensic Examiner, 15, 6-11.

Ekman, P., & O’Sullivan, M. (1991). Who can catch a liar ? American Psychologist, 46, 913-920.

Sporer, S. L., & Schwandt, B. (2006). Paraverbal indicators of deception : A meta-analytic synthesis. Applied Cognitive Psychology, 20, 421-446.

Sporer, S. L., & Schwandt, B. (2007). Moderators of nonverbal indicators of deception. Psychology, Public Policy, and Law, 13, 1-34.

Vrij, A., Akehurst, L., Brown, L., & Mann, S. (2006). Detecting lies in young children, adolescents and adults. Applied Cognitive Psychology, 20, 1225-1237.

Mots-clés :

Détection du mensonge, Indices paraverbaux, Indices non verbaux, Visage, Regard, Communication non verbale.

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