Fausse rumeur et témoignages d’enfants

2 septembre 2010 par Frank Arnould

Processus mnésiques et sociaux contribuent au puissant pouvoir suggestif d’une rumeur sur le témoignage de jeunes enfants.

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Dans le département de psychologie de l’Ursinus College, à Collegeville aux États-Unis, Gabrielle Principe étudie depuis plusieurs années l’effet d’une rumeur sur le témoignage de jeunes enfants.

Les résultats qu’elle a publiés jusqu’à présent, avec différents collaborateurs, indiquent que cette population incorpore très facilement dans ses déclarations une fausse rumeur colportée par des adultes ou des camarades de classe ayant surpris une conversation entre ces adultes.

Ces récits sur la rumeur sont embellis de détails nouveaux et s’accompagnent généralement du sentiment d’avoir réellement été témoin des faits rapportés pourtant que par ouï-dire ! Les rumeurs en conflit avec le passé et celles inférées par des camarades peuvent aussi influencer les propos des jeunes participants qui y ont été soumis (Principe, Guiliano, & Root, 2008 ; Principe, Kanaya, Ceci, & Singh, 2006 ; Principe, Tinguely, & Dobkowski, 2007)

Les enfants croient-ils réellement la rumeur ou bien l’incorporent-ils dans leur témoignage en raison de pressions sociales ? Une nouvelle expérience mise au point par l’équipe de Gabrielle Principe tente de répondre à cette question (Principe, Haines, Adkins, & Guiliano, 2010).

Après avoir assisté à un spectacle de magie dans leur école, une partie des enfants, âgés de 3 à 4 ans et de 5 à 6 ans, surprend une conversation entre adultes expliquant l’échec d’un tour. Ces jeunes participants ont l’opportunité de diffuser la fausse rumeur auprès de leurs camarades de classe. Dans la situation contrôle, les enfants ne sont jamais exposés à la rumeur.

Une semaine plus tard, tous les participants sont interrogés sur le spectacle de magie. En fonction de la condition expérimentale, une partie d’entre eux est mise en garde sur le fait que ce que certains adultes ou enfants ont pu dire est totalement faux. Cette consigne a pour objectif de réduire la pression sociale à rapporter la rumeur.

Quand celle-ci a été implantée par un adulte, les enfants mis en garde ont tendance à ne pas en parler lorsqu’ils sont interrogés sur le spectacle. Quand elle a été implantée par un enfant, la mise en garde réduit les fausses déclarations, mais seulement chez les enfants de 5 et 6 ans.

L’avertissement n’est pas totalement efficace puisque de nombreux enfants font toujours référence à la rumeur et continuent de penser qu’ils ont réellement été témoins des faits qu’elle décrit. L’influence de pressions sociales à répéter la rumeur n’explique donc qu’en partie la forte propension des enfants, notamment les plus jeunes, à relater cette information lorsqu’ils sont interrogés.

Globalement, résument les auteurs, les résultats indiquent qu’une rumeur induit chez les enfants la formation de (faux) souvenirs détaillés en informations sensorielles et contextuelles. Cela les conduit à croire par erreur d’avoir été réellement les témoins des faits exposés dans la rumeur, alors qu’ils n’ont jamais vécu ces évènements. Ces tendances reconstructives sont encore plus fréquentes chez les enfants de 3 à 4 ans et quand la rumeur est propagée par des pairs plutôt que par un adulte (p. 418).

Une autre série d’expériences publiée par Gabrielle Principe et ses collaborateurs indiquent également que certaines situations sociales favorisent l’intégration d’une rumeur dans les déclarations d’enfants de 3 à 5 ans (Principe, Daley, & Kauth, 2010). C’est le cas quand les enfants ont l’opportunité d’en parler librement au cours d’interactions sociales (Experience 1) et quand les pairs relayant la rumeur leur sont familiers (camarades de classe) plutôt qu’inconnus (Expérience 2).

Par ailleurs, les chercheurs constatent que les conversations entre enfants les conduisent à se souvenir de la fausse rumeur de manière similaire. Autrement dit, la corroboration des faits dans les propos d’enfants différents ne constitue pas ici un signe de la précision des témoignages !

Références :

Principe, G. F., Daley, L., & Kauth, K. (2010). Social processes affecting the mnemonic consequences of rumors on children’s memory. Journal of Experimental Child Psychology, 107(4), 479-493.

Principe, G. F., Guiliano, S., & Root, C. (2008). Rumor mongering and remembering : how rumors originating in children’s inferences can affect memory. Journal of Experimental Child Psychology, 99(2), 135-155.

Principe, G. F., Haines, B., Adkins, A., & Guiliano, S. (2010). False rumors and true belief : memory processes underlying children’s errant reports of rumored events. Journal of Experimental Child Psychology, 107(4), 407-422.

Principe, G. F., Kanaya, T., Ceci, S. J., & Singh, M. (2006). Believing is seeing : how rumors can engender false memories in preschoolers. Psychological Science, 17(3), 243-248.

Principe, G. F., Tinguely, A., & Dobkowski, N. (2007). Mixing memories : the effects of rumors that conflict with children’s experiences. Journal of Experimental Child Psychology, 98(1), 1-19.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Conversation – Influence sociale – Suggestibilité – Faux souvenirs induits – Mémoire – Rumeur – Enfants d’âge préscolaire - Mineurs

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PatHayes
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