Faux souvenirs et émotion

20 octobre 2008 par Frank Arnould

Les émotions négatives seraient les principales responsables de faux souvenirs.

Le paradigme DRM (Deese, 1959 ; Roediger & McDermott, 1995) est la tâche cognitive la plus populaire pour analyser en laboratoire les faux souvenirs (Pezdek & Lam, 2007). Dans cette épreuve, les participants mémorisent des listes de mots conçues chacune d’une façon particulière. Chaque mot d’une liste (par exemple, Lit, Repos, Bâillement, Fatigue...) est un associé, selon des normes linguistiques connues, d’un autre mot qui, lui, n’est pas présenté (Sommeil). A des taux souvent élevés, les adultes rappellent ou reconnaissent à tort le mot associé à la liste, mais non étudié.

Dans un article paru dans Psychological Science, Charles J. Brainerd et ses collègues utilisent une version particulière de cette tâche afin d’étudier l’influence des émotions sur la formation de faux souvenirs. Les listes sont constituées de mots émotionnellement positifs, neutres ou négatifs. Les auteurs prennent soin de contrôler le niveau d’activation (arousal ou éveil émotionnel) suscité par ces mots, qui est identique pour toutes les listes. Les données indiquent que les émotions négatives sont responsables du nombre le plus élevé de faux souvenirs (reconnaissance de mots nouveaux associés aux listes). En revanche, les émotions positives protègent contre les erreurs de mémoire. Les listes émotionnellement neutres provoquent un nombre de faux souvenirs intermédiaire entre celui suscité par les émotions négatives et celui généré par les émotions positives.

Selon Charles J. Brainerd et ses collaborateurs, les émotions négatives renforcent la perception de la similitude sémantique entre les items étudiés et les mots nouveaux qui leur sont associés, les personnes ayant aussi plus de difficulté à utiliser les traces mnésiques détaillées des mots mémorisés pour éviter les erreurs de mémoire (voir Encadré). Peut-on, néanmoins, généraliser ces résultats et ces interprétations aux souvenirs de témoins et victimes présumés de crime ? Le paradigme DRM est, effectivement, l’objet de débats concernant sa pertinence pour expliquer la formation de faux souvenirs en dehors du laboratoire (Freyd & Gleaves, 1996, Roediger & McDermott, 1996 ; Pezdek & Lam, 2007 ; Wade et al., 2007).

La théorie des traces floues (Fuzzy-trace theory)

Charles J. Brainerd et Valerie F. Reyna développent depuis plusieurs années une théorie de la mémoire selon laquelle les expériences sont stockées en parallèle sous deux formes : les traces représentant les détails des évènements (verbatim traces) et les traces représentant leur sens général (gist traces). Cette théorie expliquerait de nombreux phénomènes liés aux faux souvenirs. Par exemple, elle permet de comprendre pourquoi les jeunes enfants commettent moins d’erreurs dans la tâche DRM parce qu’ils sont moins sensibles au sens général des listes, comparativement à leurs camarades plus âgés et aux adultes (Brainerd & Reyna, 2008).

Références :

Brainerd, C.J., Stein, L.M., Silveira, R.A., Rohenkohl, G., & Reyna, V.F. (2008). How does negative emotion cause false memories ? Psychological Science, 19(9), 919-925.

Brainerd, C.J., Reyna, V.F., & Ceci, S.J. (2008). Developmental reversals in false memory : A review of data and theory. Psychological Bulletin, 134(3), 343-382.

Deese, J. (1959). On the prediction of occurence of particular verbal intrusions in immediate recall. Journal of Experimental Psychology, 58(1), 17-22

Freyd, J.J., & Gleaves, D.H. (1996), « Remembering » words not presented in lists : Relevance to the current recovered/false memory controversy. Journal of Experimental Psychology : Learning, Memory, and Cognition, 22(3), 811-813.

Roediger, H.L., & McDermott, K.B. (1995). Creating false memories : Remembering words not presented in the lists. Journal of Experimental Psychology : Learning, Memory, and Cognition, 21(4), 803-814.

Roediger, H.L., & McDermott, K.B. (1996). False perceptions of false memories. Journal of Experimental Psychology : Learning, Memory, and Cognition, 22(3), 814-816.

Pezdek, K., & Lam, S. (2007). What research paradigm have cognitive psychologists used to study “false memory”, and what are the implications of these choices ? Consciousness and Cognition, 16(1), 2-17.

Wade, K.A., Sharman, S.J., Garry, M., Memon, A., Mazzoni, G., Merckelbach, H., & Loftus, E.F. (2007). False claims about false memory research. Consciousness and Cognition, 16(1), 18-28.

Mots clés :

Faux souvenir - Emotion - Valence émotionnelle - Tonalité émotionnelle - Paradime DRM - Mémoire - Reconnaissance - Cognition - Adultes