Faux souvenirs et plausibilité des évènements chez l’enfant

27 février 2009 par Frank Arnould

Des chercheurs ont réussi à implanter chez des enfants le faux souvenir d’un évènement improbable.

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Enlevé par des extraterrestres ?

Enfants et adultes génèrent plus facilement de faux souvenirs quand les évènements fictifs suggérés sont plausibles. Cependant, des travaux récents indiquent que ces erreurs de mémoire sont possibles, dans certaines conditions, même quand les évènements fictifs sont franchement peu probables.

Ce résultat est confirmé dans une étude publiée par le psychologue Henri Otgaar et ses collègues de l’Université de Maastricht, Pays-Bas, et de l’Université de Warwick, Royaume-Uni. Des enfants de 7 à 8 ans et de 11 à 12 ans participent à une expérience sur la mémoire concernant des faits s’étant déroulés alors qu’ils étaient âgés de 4 ans. Ils écoutent deux courts récits décrivant un évènement réel (leur premier jour de classe) et un évènement totalement fictif. Dans ce dernier cas, l’évènement est plausible (s’être étranglé avec une sucrerie), ou peu vraisemblable (avoir été enlevé par des extraterrestres) :

- Évènement réel : « Ta maman m’a raconté qu’à l’âge de 4 ans, tu es allé pour la première fois à l’école. Le nom de ton école était Springer et elle était située à Maastricht. Le nom de ton professeur était Tom. Ta maman t’avait elle-même accompagné à l’école. »

- Évènement fictif plausible : « Ta maman m’a raconté que tu es allé à une fête d’anniversaire quand tu avais 4 ans. À cette fête, tu as reçu un sachet de sucreries. De retour à la maison, on t’a permis de manger un bonbon. Ta maman s’est alors aperçue que ton visage devenait tout bleu et elle a commencé à s’affoler. Elle t’a alors frappé dans le dos et tu as recraché le bonbon. »

- Évènement fictif peu plausible : « Ta maman m’a raconté qu’à l’âge de 4 ans, tu as été enlevé par des extraterrestres. C’est arrivé alors que tu étais seul à l’extérieur. Ta maman était à l’intérieur de la maison. Elle a vu soudainement par la fenêtre qu’un OVNI était en train de te kidnapper. »

Les enfants peuvent s’aider d’un (faux) journal local de l’époque, relatant les faits, pour se remémorer les évènements en cause. Pour certains participants, les documents de presse indiquent que les faits invoqués ont été bien plus fréquents qu’ils ne pourraient le penser (information de prévalence). Tous les enfants sont ensuite conviés à une seconde séance d’entretien concernant ces évènements une semaine après cette première session.

Les résultats montrent, premièrement, que les enfants de 7-8 ans sont plus nombreux à générer de faux souvenirs que les enfants de 11-12 ans.

Deuxièmement, dans la première séance d’entretien, les jeunes enfants sont aussi significativement plus nombreux à développer de faux souvenirs quand une information de prévalence portant sur l’évènement fictif leur est fournie. En particulier, 78 % d’entre eux se souviennent alors avoir été enlevés par des extraterrestres (contre 8 % chez les enfants plus âgés placés dans la même situation) ! Cette information de prévalence n’a plus d’effet significatif chez les jeunes participants dans la seconde séance d’entretien.

Troisièmement, la plausibilité des évènements fictifs n’influence pas le développement des faux souvenirs. Dans les deux groupes d’âge, événements plausibles et invraisemblables sont tout aussi susceptibles de donner lieu de faux souvenirs.

Les psychologues pensent que ces données ont des répercussions dans le domaine légal et clinique. « Bien que nous ne voudrions pas affirmer que les témoignages d’enfants décrivant des faits bizarres ou peu vraisemblables […] soient toujours faux, cette étude indique clairement que les enfants peuvent aisément développer de faux souvenirs d’évènements extrêmement peu vraisemblables », concluent-ils (p. 123, notre traduction).

Ethique de la recherche sur les faux souvenirs induits chez l’enfant

La règle veut que les enfants (mais aussi les adultes) ayant participé à une étude au cours de laquelle de faux souvenirs ont été induits soient finalement informés de la nature exacte de l’expérience.

En 1998, les psychologues Douglas Herrmann et Carol Yoder ont soutenu que ce débriefing n’est pas forcément compris par les enfants, pouvant provoquer de graves dommages psychologiques. En particulier, ces auteurs ont supposé que les enfants apprenant que l’expérimentateur les a trompés pourraient perdre foi dans les figures d’autorité. Cette information pourrait aussi affaiblir leur estime de soi et générer du stress.

Ces interrogations légitimes ont été commentées par différents psychologues impliqués dans la recherche sur les faux souvenirs induits chez l’enfant (Ceci, Bruck, & Loftus, 1998 ; Goodman, Quas & Redlich, 1998 ; Ornstein & Gordon, 1998 ; Thompson & Jackson, 1998 ; Wescott, 1998 ; Yoder & Hermann, 1998). Gail Goodman et ses collègues ont notamment proposé différentes recommandations pour conduire le débriefing de façon efficace (Goodman et al., 1998).

Ces recommandations ont été suivies par Henri Otgaar et ses collègues dans l’expérience décrite ci-dessus. Au moment du débriefing, nombreux ont été les enfants surpris d’apprendre que l’évènement fictif ne s’était jamais déroulé. À l’issue du débriefing, 39 % des enfants ayant généré des souvenirs erronés sont restés absolument convaincus que les faux évènements avaient bien eu lieu. Ces participants ont été débriefés une nouvelle fois jusqu’à ce qu’ils comprennent que les faits étaient bien fictifs.

Références :

Ceci, S.J., Bruck, M., & Loftus, E.F. (2008). On the ethics of memory implantation research. Applied Cognitive Psychology, 12(3), 230-240.

Goodman, G.S, Quas, J.A., & Redlich, A.D. (1998). The ethics of conducting ’false memory’ research with children : A reply to Herrmann and Yoder. Applied Cognitive Psychology, 12(3), 207-217.

Herrmann, D., & Yoder, C. (1998). The potential effects of the implanted memory paradigm on child subjects. Applied Cognitive Psychology, 12(3), 198-206.

Ornstein, P.A., & Gordon, B.N. (1998). Risk versus rewards of applied research with children : Comments on ’The potential effects of the implanted-memory paradigm on child participants’ by Douglas Herrmann and Carol Yoder. Applied Cognitive Psychology, 12(3), 241-244.

Otgaar, H., Candel, I., Merckelbach, H., & Wade, K.A. (2009). Abducted by a UFO : Prevalence information affects young children’s false memories for an implausible event.Applied Cognitive Psychology, 23(1), 115-125.

Thompson, R.A., & Jackson, S. (1998). Ethical dimensions of child memory research. Applied Cognitive Psychology, 12(3), 218-224.

Westcott, H. (1998). Commentary on Herrmann and Yoder’s ’The potential effects of the implanted memory paradigm on child subjects’. Applied Cognitive Psychology, 12(3), 225-229.

Yoder, C., & Herrmann, D. (1998). Revisiting the ethics of implanted memory research with children. Applied Cognitive Psychology, 12(3), 245-249.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Mémoire – Plausibilité – Faux souvenirs induits - Cognition – Enfants d’âge scolaire

Crédit photo :

bbaltimore
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