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Faux souvenirs et plausibilité des événements : nouvelles données expérimentales

23 novembre 2006 par Frank Arnould

La recherche sur les faux souvenirs a été stimulée en grande partie par le débat concernant les souvenirs retrouvés d’abus sexuels infantiles. Certaines techniques psychothérapeutiques ont notamment été tenues responsables de la formation de faux souvenirs de tels abus. Quelles sont les conditions qui favoriseraient l’implantation de faux souvenirs d’enfance ? Parmi les facteurs et les conditions invoqués pour rendre compte de ce phénomène, Pezdek et différents collaborateurs ont montré, dans une série de travaux, qu’il est plus facile d’implanter de faux souvenirs ou de fausses croyances autobiographiques d’événements plausibles que d’événements qui le sont moins (voir, par exemple : Pezdek, Finger et Hiodge, 1997 ; Pezdek et Hodge, 1999). Ce résultat est confirmé et complété dans deux nouveaux articles.

Pezdek, Blandon-Gitlin et Gabbay (2006a) demandent à des sujets d’évaluer la possibilité que des événements ont eu lieu pendant leur enfance. Une semaine plus tard, quatre items cibles du questionnaire de la phase précédente sont de nouveau présentés aux sujets. On informe que deux items sont des événements plausibles (il est indiqué que 89 % ou 91 % des étudiants de leur âge ont vécu ces événements pendant leur enfance) ou peu plausibles (9 % ou 11 % les ont vécus).

Les sujets doivent imaginer ensuite un événement plausible et un événement qui l’est moins. Le fait de demander d’imaginer ces événements n’est pas anodin. En effet, l’imagerie guidée est une technique psychothérapeutique régulièrement mise en cause dans la formation de faux souvenirs d’abus sexuels infantiles.

La semaine suivante [1], les sujets doivent évaluer de nouveau la possibilité d’occurrence de l’ensemble des événements du début de l’étude.

Les résultats indiquent que le fait d’imaginer des événements plausibles augmente la croyance que ces événements se sont déroulés pendant l’enfance. Par contre, imaginer des événements moins plausibles ne modifie pas les évaluations d’occurrence : il n’existe pas de différences significatives entre les événements peu plausibles imaginés et ceux qui ne l’ont pas été.

Pezdek, Blandon-Gitlin, Lam, Hart et Schooler (2006b) étudient dans deux expériences l’effet de la plausibilité des événements, et des connaissances préalables que les sujets en ont, sur la formation de fausses croyances autobiographiques. Dans la première étude, des sujets doivent évaluer également l’occurrence de différents événements pendant leur enfance. Un item concerne le fait d’avoir subi un lavement. Deux semaines plus tard, les sujets sont informés que cette pratique médicale effectuée à l’hôpital était courante à l’époque de leur enfance (événement plausible), ou bien on leur donne des informations sur la façon dont se déroule un lavement dans un hôpital (connaissances sur l’événement), ou encore ces deux types d’informations leurs sont communiqués. Certains sujets ne sont informés en aucune façon. Les sujets doivent une nouvelle fois évaluer l’occurrence de l’ensemble des événements. Seul le fait d’être informé que l’événement est plausible augmente la croyance des sujets que celui-ci s’est déroulé pendant leur enfance. Les connaissances sur le traitement ne modifient pas les évaluations finales.

Les résultats de la deuxième études sont quelque peu différents. Utilisant une méthodologie similaire, les auteurs ont toutefois modifié un aspect important : le lavement est annoncé comme ayant été pratiqué à domicile plutôt qu’à l’hôpital, c’est-à-dire dans un contexte plus familier des sujets. Ici encore, après avoir lu un message indiquant que le lavement était une pratique courante, les sujets sont moins enclins à indiquer que cet événement n’est pas arrivé pendant leur enfance. Un effet similaire est trouvé après que les sujets aient été exposés à des informations sur la procédure médicale. Ainsi, les connaissances pourraient jouer un rôle dans la formation de fausses croyances autobiographiques lorsque des contextes familiers sont impliqués.

Les résultats précédents vont tous dans le même sens : plus un événement est plausible, plus il est susceptible de générer des fausses croyances autobiographiques. Toutefois, d’autres équipes de recherche ont montré que même des événements peu probables peuvent conduire des personnes à croire de manière erronée qu’ils se sont effectivement déroulés et à en développer des faux souvenirs. C’est le cas d’une recherche publiée récemment par Strange, Sutherland et Garry (2006).

Les chercheurs présentent à des enfants deux vraies et deux fausses photographies de famille. Ces dernières sont des montages dont l’une montre l’enfant avec un ou plusieurs membres de sa famille dans une montgolfière (événement plausible) et l’autre le mettant en scène prenant le thé avec le Prince Charles (!) (événement peu probable). Au cours de trois entretiens successifs, les enfants sont invités à estimer la certitude avec laquelle ces événements se sont déroulés et à raconter les souvenirs qu’ils en ont. L’analyse de l’interrogatoire final montre que l’événement improbable génère des fausses croyances et des faux souvenirs à des taux identiques à celui de l’événement plausible. Les niveaux de certitude sont également similaires pour ces deux types d’événement.

A première vue, ces résultats peuvent paraître contradictoires avec ceux de Pezdek et différents collaborateurs cités plus haut. Cependant, analysons la procédure utilisée par Strange et al. (2006). Ce sont des photographies de famille qui sont présentées aux enfants. On peut donc supposer qu’elles sont considérées comme des preuves objectives et d’autorité des événements qui y sont représentés. Ce matériel a donc permis aux participants de considérer que ceux-ci étaient plausibles même dans le cas de l’épisode peu probable. Il serait donc possible que des événements improbables dont on suggère qu’ils sont plausibles puissent générer des fausses croyances autobiographiques et des faux souvenirs d’enfance.

Références :

Pezdek, K. Blandon-Gitlin, I., & Gabbay, P. (2006a). Imagination and memory : Does imagining implausible events lead to false autobiographical memories ? Psychonomic Bulletin & Review, 13, 764-769.

Pezdek, K. Blandon-Gitlin, I., Lam, S., Hart, R.E., & Schooler, J.W. (2006b). Is knowing believing ? The role of event plausibility and background knowledge in planting false beliefs about the personal past. Memory and Cognition, 34, 1628-1635.

Pezdek, K., Finger, K., Hodge, D. (1997). Planting false childhood memories : The role of event plausibility. Psychological Science, 8, 437-441.

Pezdek, K. & Hodge, D. (1999). Planting false childhood memories in children : The role of event plausibility. Child Development, 70, 887-895.

Strange, D., Sutherland, R., & Garry, M. (2006). Event plausibility does not determine children’s false memories. Memory, 8, 937-951.

Mots-clés :

Faux souvenirs induits, Souvenir d’enfance, Mémoire autobiographique, Plausibilité des événements, Témoignage oculaire, Imagerie mentale, Adulte, Enfant, Connaissance préalable, Suggestibilité.

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[1] Dans cette expérience, la dernière phase intervient immédiatement ou deux semaines après la deuxième. Cependant, ces délais n’ont aucune influence sur les résultats