Faux souvenirs : même les plus doués y succombent

21 novembre 2013 par Frank Arnould

Les personnes dotées d’une mémoire autobiographique exceptionnellement performante ne sont pas immunisées contre les faux souvenirs.

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En 2006, l’équipe dirigée par Elizabeth Parker, du département de neurologie de l’Université de Californie, aux États-Unis, a décrit le premier cas d’une personne possédant une mémoire autobiographique tout à fait exceptionnelle (Parker, Cahill, & McGaugh, 2006). La jeune femme en question pouvait se souvenir des détails de son passé avec une précision incroyable, dès qu’une date particulière lui était soumise [1].

Les souvenirs autobiographiques de cette personne étaient vivaces et remplis d’émotion. Elle se les remémorait de manière automatique et incontrôlable, comme un film en continu, un souvenir en appelant un autre.

Depuis la publication de ce cas, d’autres personnes présentant une mémoire autobiographique exceptionnelle ont été décrites dans la littérature scientifique (Ally, Hussey, & Donahue, 2013 ; LePort et al., 2012). Les chercheurs qualifient désormais ce phénomène de mémoire autobiographique hautement supérieure (highly superior autobiographical memory) ou d’hyperthymésie.

Les personnes présentant ce profil mnésique extraordinaire devraient être moins vulnérables à la formation de faux souvenirs. Or, selon les résultats d’une nouvelle étude dirigée par Lawrence Patihis, du département de psychologie et du comportement social de l’Université de Californie, ce n’est pas du tout le cas (Patihis et al., 2013).

Par rapport à un groupe de sujets contrôle, les individus ayant une mémoire autobiographique hautement supérieure sont tout aussi susceptibles : 1) de se souvenir par erreur de mots jamais étudiés, mais qui partagent des liens avec les mots mémorisés (paradigme DRM) ; 2 ) d’intégrer dans leurs souvenirs des suggestions erronées sur des faits (effet de désinformation) ; 3) d’indiquer se souvenir de l’enregistrement filmé d’une catastrophe aérienne alors que cet enregistrement n’existe pas en réalité (paradigme des crashing memories ) ; 4) d’être plus certains d’avoir vécu des évènements après les avoir imaginés (inflation par imagination) ; et 5) de former de faux souvenirs émotionnels.

Les personnes hyperthymésiques sont donc, elles aussi, victimes de distorsions mnésiques. Comme le suggèrent les auteurs de l’étude, un tel résultat indique que la reconstruction des souvenirs, et les erreurs que cela peut induire, est un mécanisme général du fonctionnement de la mémoire : personne ne serait finalement immunisé contre les faux souvenirs !

Références :

Ally, B. A., Hussey, E. P., & Donahue, M. J. (2013). A case of hyperthymesia : Rethinking the role of the amygdala in autobiographical memory. Neurocase, 19(2), 166–181. doi:10.1080/13554794.2011.654225

LePort, A. K. R., Mattfeld, A. T., Dickinson-Anson, H., Fallon, J. H., Stark, C. E. L., Kruggel, F., … McGaugh, J. L. (2012). Behavioral and neuroanatomical investigation of Highly Superior Autobiographical Memory (HSAM). Neurobiology of Learning and Memory, 98(1), 78–92. doi:10.1016/j.nlm.2012.05.002

Parker, E. S., Cahill, L., & McGaugh, J. L. (2006). A case of unusual autobiographical remembering. Neurocase, 12(1), 35–49. doi:10.1080/13554790500473680

Patihis, L., Frenda, S. J., LePort, A. K. R., Petersen, N., Nichols, R. M., Stark, C. E. L., … Loftus, E. F. (2013). False memories in highly superior autobiographical memory individuals. Proceedings of the National Academy of Sciences, 110(52), 20947–20952. doi:10.1073/pnas.1314373110

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Sous-rubrique Actualités de la recherche – Faux souvenirs et suggestibilité

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tanakawho
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[1] La personne ayant tenu des journaux intimes pendant de nombreuses années, la précision de ses souvenirs a pu être vérifiée.