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Faux souvenirs spontanés : des différences surprenantes entre adultes et enfants

21 juillet 2011 par Frank Arnould

Les faux souvenirs spontanés chez l’enfant seraient quantitativement et qualitativement différents de ceux des adultes, mais pas dans le sens que l’on pourrait imaginer.

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Des réseaux de concepts moins riches seraient en partie responsables de la moins grande vulnérabilité des jeunes enfants à certains faux souvenirs

En 1995, les psychologues américains Henry Roediger et Kathleen McDermott publient les résultats de deux expériences où ils revisitent une tâche de mémoire initialement mise au point par James Deese (1959). En premier lieu, les participants étudient des listes de mots. Les mots d’une liste (repos, sieste, lit…) convergent tous, selon des normes d’associations verbales connues, vers un autre mot, le leurre critique (sommeil), qui n’est pas présenté pendant la phase de mémorisation. Quand la mémoire des listes est ensuite testée, les participants se rappellent ou reconnaissent à tort les leurres critiques associés aux mots des listes.

Ce paradigme expérimental, dit DRM (pour Deese-Roediger-McDermott), est devenu très populaire dans les laboratoires de psychologie à travers le monde pour étudier les faux souvenirs spontanés, c’est-à-dire ceux produits par le propre système cognitif des sujets. En juillet 2011, l’article de Roediger et McDermott avait déjà été cité 1114 fois dans la littérature scientifique depuis sa publication [1].

Plusieurs équipes de recherche ont observé une évolution surprenante de ces faux souvenirs spontanés chez les enfants : les plus jeunes d’entre eux en produisent moins que leurs camarades plus âgés et que les adultes (Brainerd, Reyna, & Ceci, 2008) ! Une telle tendance est si contraire aux idées classiques sur le développement cognitif qu’elle est appelée une « inversion développementale ».

Cette découverte a déjà conduit certains psychologues à revoir leurs conceptions concernant les témoignages d’enfants. En effet, elle suggère que si les souvenirs portent sur des connexions de sens entre les faits, alors dire que les témoignages des jeunes enfants sont systématiquement moins fiables que ceux d’enfants plus âgés ou d’adultes ne serait plus scientifiquement tenable (Brainerd, Reyna, & Zember, 2011). Les travaux confirmant cette proposition, dans des contextes plus proches de situations réelles de témoignages que l’apprentissage de listes de mots, sont encore peu nombreux. C’est donc une nouvelle voie de recherche passionnante qui s’annonce pour les années à venir, à savoir déterminer les circonstances conduisant à une augmentation ou à une réduction des faux souvenirs à mesure que les enfants grandissent.

Plusieurs orientations théoriques tentent d’expliquer l’inversion développementale des faux souvenirs spontanés avec l’âge. Selon la théorie de la trace floue, la moins grande sensibilité des jeunes enfants à ces illusions mnésiques serait le résultat de leur plus grande difficulté à extraire le thème général de chacune des listes DRM. Pour les tenants de la théorie de l’activation associative, les faux souvenirs dans une tâche DRM seraient la conséquence de l’activation automatique, dans notre lexique mental, des leurres critiques par les mots étudiés qui leur sont associés. Les jeunes enfants seraient ainsi mieux protégés contre les illusions DRM car leurs réseaux de concepts seraient moins riches que ceux de leurs ainés et, parce qu’avec l’avancée en âge, les enfants sont mieux à même d’activer automatiquement ces réseaux associatifs.

L’équipe de recherche conduite par Henry Otgaar, de la Faculté de psychologie et de neurosciences de l’Université de Maastricht, aux Pays-Bas, a découvert une nouvelle différence surprenante entre enfants et adultes dans la tâche DRM (Otgaar, Peters, & Howe, 2012). Des enfants âgés de 7 et 11 ans, ainsi qu’un groupe de jeunes adultes [2] sont conviés à mémoriser 10 listes DRM, toutes présentées auditivement. Certaines listes sont émotionnellement neutres, d’autres émotionnellement négatives. La moitié des participants mémorise ces listes tout en réalisant une autre tâche (compter les smileys rouges apparaissant sur un écran d’ordinateur). Cette condition d’attention divisée a pour but d’évaluer dans quelle mesure la formation des faux souvenirs est automatique ou consciente. Après avoir étudié une liste, les participants sont invités à rappeler le plus grand nombre de mots dont ils se souviennent.

Comparée à la condition d’attention pleine, la condition d’attention divisée diminue la production de faux souvenirs chez l’enfant, mais l’augmente chez l’adulte, quelle que soit la tonalité émotionnelle des listes de mots ! De plus, l’attention divisée réduit la précision des souvenirs [3] chez l’adulte, mais pas chez l’enfant. Ainsi, la précision de la mémoire des enfants semble mieux résister que celle des adultes à une manipulation expérimentale influençant le traitement conscient.

Ces résultats, concluent les chercheurs, sont compatibles avec l’idée selon laquelle les faux souvenirs seraient activés automatiquement dans la mémoire associative chez l’adulte, et dans une moindre mesure chez l’enfant.

Références :

Brainerd, C. J., Reyna, V. F., & Zember, E. (2011). Theoretical and forensic implications of developmental studies of the DRM illusion. Memory & Cognition, 39(3), 365-380.

Brainerd, C. J., Reyna, V. F., & Ceci, S. J. (2008). Developmental reversals in false memory : A review of data and theory. Psychological Bulletin, 134(3), 343-382.

Deese, J. (1959). On the predicition of occurence of particular verbal intrusions in immediate recall. Journal of Experimental Psychology, 58(1), 17-22.

Otgaar, H., Peters, M., & Howe, M. L. (2012). Dividing attention lowers children’s, but increase adults’ false memories. Journal of Experimental Psychology : Learning, Memory, and Cognition, 38(1), 204-210.

Roediger, H. L., & McDermott, K. B. (1995). Creating false memories : Remembering words not presented in lists. Journal of Experimental Psychology : Learning, Memory, and Cognition, 21(4), 803-814.

Mots clés :

Faux souvenirs spontanés – Développement cognitif – Mémoire – Paradigme DRM – Attention divisée – Cognition – Mineurs – Enfants d’âge scolaire - Adultes

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Sous-rubrique Actualités de la recherche – Témoignages d’enfants

Sous-rubrique Actualités de la recherche – Faux souvenirs et suggestibilité

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ciro@tokyo
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[1] Source : Web of Science, consulté le 21 juillet 2011.

[2] C’est dans ces tranches d’âge que l’augmentation développementale des faux souvenirs dans une tâche DRM est significative.

[3] En divisant le nombre de rappels corrects par la somme des rappels corrects et des faux rappels.