Fiche méthodologique n° 2. Faux souvenirs : le paradigme d’inflation par imagination

4 octobre 2012 par Frank Arnould

Le paradigme de l’inflation par imagination permet d’étudier en laboratoire l’influence de l’imagination sur la formation de fausses croyances et de faux souvenirs autobiographiques.

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Une enquête révèle que 14 % des psychologues cliniciens britanniques, et jusqu’à 32 % des psychothérapeutes américains interrogés reconnaissent utiliser l’imagerie guidée pour aider leurs patients à retrouver des souvenirs d’agressions sexuelles qu’ils auraient subies pendant leur enfance (Poole, Stephen, Memon, & Bull, 1995).

Certains chercheurs ont jugé que cette technique thérapeutique pourrait favoriser la formation de faux souvenirs. Pour étudier ce phénomène en laboratoire, Maryanne Garry, de l’Université de Washington, a mis au point avec ses collaborateurs un paradigme expérimental qui a fait l’objet d’une publication en 1996 : le paradigme d’inflation par imagination (Garry, Manning, & Loftus, 1996). Depuis, plusieurs équipes de recherche se sont emparées de la méthode.

Procédure

Le paradigme d’inflation par imagination, tel qu’il est décrit par Garry et coll. (1996), comporte trois étapes, réparties sur deux sessions expérimentales.

Première session

Étape 1. Les participants renseignent un inventaire d’évènements existentiels de 40 items. Pour chaque évènement présenté (par exemple : « avoir brisé une vitre »), ils doivent indiquer dans quelle mesure ils pensent l’avoir vécu pendant leur enfance, avant l’âge de 10 ans, en se servant d’une échelle allant de 1 (certain que ce n’est pas arrivé) à 8 (certain que c’est arrivé).

À l’issue de cette étape, huit items correspondant à des évènements que chaque sujet pense ne pas avoir vécus sont sélectionnés pour la suite de l’expérience.

Deuxième session

Cette session est organisée deux semaines après la première.

Étape 2. Les huit items sélectionnés sont divisés en deux séries de quatre items. Une série est utilisée pour l’épreuve d’imagination. Les items de l’autre série servent d’items de contrôle. Une partie des sujets va imaginer les évènements de la série A, mais pas ceux de la série B. L’autre partie des sujets va imaginer les évènements de la série B, mais pas ceux de la série A

L’expérimentateur commence en indiquant aux participants qu’ils devront imaginer des évènements dont chacun est décrit sur une page, page qui contient également des questions sur ce que les sujets ont imaginé. La consigne donnée est la suivante :

« Vous allez imaginer plusieurs évènements. A chaque fois, vous allez lire une brève description de l’évènement. Vous disposerez de quelques instants pour vous le représenter et vous répondrez ensuite à quelques questions sur l’image que vous avez formée. Des détails supplémentaires vous seront proposés à imaginer et vous disposerez de quelques instants pour vous les représenter. Puis, vous répondrez à des questions sur l’image que vous avez formée. Essayez de vous représenter chaque évènement aussi clairement et complètement que possible. Vous pouvez vous aider à créer une image plus complète si vous intégrez des lieux familiers, des personnes, et différentes choses dans l’évènement imaginé. Vous pouvez aussi fermer les yeux si cela peut vous aider à mieux imaginer. »

Quand les participants sont prêts, l’imagination du premier évènement commence. L’expérimentateur lit une ou deux phrases afin de situer l’évènement. Par exemple : « Imaginez que vous êtes rentré de l’école et que vous jouez à la maison. À un moment, vous entendez un bruit étrange venant de l’extérieur. Vous vous précipitez vers la fenêtre pour savoir ce qui se passe. En courant, votre pied percute quelque chose. Vous trébuchez et tombez. »

Les participants disposent de 20 à 60 secondes pour imaginer la situation. Après quoi, ils répondent à plusieurs questions sur ce qu’ils viennent d’imaginer (« Sur quoi avez-vous trébuché ? »). L’expérimentateur lit ensuite un détail sur l’action : « Au moment où vous tombez, vous tendez la main pour vous rattraper, mais celle-ci traverse la fenêtre. Vous vous coupez quand la fenêtre se brise et il y du sang. » Les sujets répondent ensuite à de nouvelles questions (« Que pensez-vous faire ensuite ? »). La procédure est répétée pour les trois autres évènements.

Étape 3. L’expérimentateur prétexte avoir perdu le questionnaire rempli pendant la première session et demande au participant de les remplir à nouveau. Cette étape va permettre d’évaluer si le niveau de confiance évolue entre la première session et la seconde session pour les items imaginés, comparativement aux items de contrôle, non imaginés.

Résultats

Les participants sont plus certains d’avoir vécu des évènements pendant leur enfance après les avoir imaginés. L’imagination peut aussi conduire à la formation de faux souvenirs autobiographiques (Mazzoni & Memon, 2003).

La procédure générale a été adaptée afin de tester différentes hypothèses sur l’effet d’inflation par imagination, comme l’influence de la plausibilité des évènements imaginés (Pezdek & Blandón‐Gitlin, 2011 ; Pezdek, Blandon-Gitlin, & Gabbay, 2006 ; Sharman & Scoboria, 2009, 2011), le rôle de leur caractère positif ou négatif ou encore celui de l’imagination d’évènements lointains de l’enfance par rapport à des évènements plus récents de la vie adulte (Sharman & Barnier, 2008). Des discussions ont également eu lieu sur le fait que l’imagination par inflation pourrait être un artefact statistique de régression vers la moyenne (Garry, Sharman, Wade, Hunt, & smith, 2001 ; Pezdek & Eddy, 2001)

Références

Garry, M., Manning, C. G., & Loftus, E. F. (1996). Imagination inflation : Imagining a childhood event inflates confidence that it occurred. Psychonomic Bulletin & Review, 3(2), 208-214.

Garry, M., Sharman, S., Wade, K., Hunt, M., & smith, P. (2001). Imagination inflation is a fact, not an artifact : A reply to Pezdek and Eddy. Memory & Cognition, 29(5), 719-729. doi:10.3758/BF03200474

Mazzoni, G., & Memon, A. (2003). Imagination can create false autobiographical memories. Psychological Science, 14(2), 186-188. doi:10.1046/j.1432-1327.2000.01821.x

Pezdek, K., & Blandón‐Gitlin, I. (2011). Imagining implausible events does not lead to false autobiographical memories : Commentary on Sharman and Scoboria (2009). Applied Cognitive Psychology, 25(2), 341-343. doi:10.1002/acp.1704

Pezdek, K., Blandon-Gitlin, I., & Gabbay, P. (2006). Imagination and memory : does imagining implausible events lead to false autobiographical memories ? Psychonomic bulletin & review, 13(5), 764-769. doi:10.3758/BF03193994

Pezdek, K., & Eddy, R. (2001). Imagination inflation : A statistical artifact of regression toward the mean. Memory & Cognition, 29(5), 707-718. doi:10.3758/BF03200473

Poole, D. A., Stephen, D., Memon, A., & Bull, R. (1995). Psychotherapy and the recovery of memories of childhood sexual abuse : U.S. and British practitioners’ opinions, practices, and experiences. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 63(3), 426-437. doi:10.1037/0022-006X.63.3.426

Sharman, S. J., & Barnier, A. J. (2008). Imagining nice and nasty events in childhood or adulthood : Recent positive events show the most imagination inflation. Acta Psychologica, 129(2), 228-233. doi:10.1016/j.actpsy.2008.06.003

Sharman, S. J., & Scoboria, A. (2009). Imagination equally influences false memories of high and low plausibility events. Applied Cognitive Psychology, 23(6), 813–827. doi:10.1002/acp.1515

Sharman, S. J., & Scoboria, A. (2011). Event plausibility and imagination inflation : A reply to Pezdek and Blandon‐Gitlin. Applied Cognitive Psychology, 25(2), 344-346. doi:10.1002/acp.1705

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