Fiche théorique n° 2. Théorie de la trace floue et faux souvenirs

8 novembre 2011 par Frank Arnould

Selon la théorie de la trace floue, les faux souvenirs sont essentiellement le résultat d’un traitement thématique des évènements.

Origine

La théorie de la trace floue (TTF) a été développée à partir des années 1990 par les psychologues américains Charles Brainerd et Valerie Reyna, à l’Université Cornell. Originellement, la TTF n’était pas une théorie de la mémoire et des faux souvenirs. Considérée par ses auteurs comme une approche interdisciplinaire des fonctions cognitives de haut niveau, elle tentait notamment d’expliquer pourquoi de nombreux travaux avaient révélé une absence de lien entre la précision d’un raisonnement et la précision des souvenirs des données du problème. Les modèles théoriques de l’époque ne permettaient pas d’expliquer ce résultat. La réponse de Brainerd et Reyna a été de montrer que raisonner reposait souvent sur le sens accordé par les personnes au problème plutôt que sur la mémoire de ses données littérales (Brainerd & Reyna, 1995, 2001).

Le point fondamental de la théorie est donc la distinction entre les traces littérales, détaillant la forme de surface des évènements (verbatim traces) comme, par exemple, la couleur d’un mot ou sa position dans une liste, des traces sur le sens ou la structure thématique des expériences vécues (gist traces). Alors que les traces littérales sont en quelque sorte « localisées » dans les évènements en eux-mêmes, les traces thématiques sont une interprétation des évènements (Brainerd & Reyna, 2004).

La théorie de la trace floue repose sur cinq principes, qui sont des extrapolations faites à partir de données empiriques. Ces principes permettent de faire de nombreuses prédictions, souvent contre-intuitives, sur la mémoire, son développement et sur la formation des faux souvenirs, prédictions qui ont reçu des appuis expérimentaux.

Les cinq principes de la théorie de la trace floue
Sources : Brainerd & Reyna, (2001, 2002, 2004, 2005)

Stockage parallèle. Les traces littérales et les traces thématiques sont déposées en mémoire séparément et en parallèle.

Récupération dissociée. Les indices qui restaurent la forme de surface des évènements facilitent la récupération des traces littérales. Les indices qui préservent le sens des évènements facilitent la récupération des traces thématiques. La récupération des traces littérales réagit différemment à différentes manipulations expérimentales par rapport à la récupération des traces thématiques.

Taux de survie différentiel. Les traces littérales survivent moins longtemps et deviennent plus rapidement inaccessibles que les traces thématiques. Plus le temps passe, plus c’est le sens des évènements qui est récupéré.

Phénoménologie de la récupération. Les traces littérales et les traces thématiques s’accompagnent d’une expérience mentale spontanée différente. Les premières sont associées à la remémoration consciente de l’occurrence des évènements, les secondes au sentiment que les évènements sont familiers, sans remémoration de leur occurrence.

Variabilité développementale. La mémoire littérale et la mémoire thématique des évènements s’améliorent toutes d’eux avec l’âge chez l’enfant. Le développement de la mémoire thématique est toutefois plus complexe, certains aspects étant acquis plus précocement que d’autres.

Théorie de la trace floue et faux souvenirs
Sources : Brainerd & Reyna (2002, 2004, 2005)

La théorie prédit que les traces littérales permettent la récupération de vrais souvenirs et le rejet des faux souvenirs. Les traces thématiques sont à l’origine des vrais, mais aussi des faux souvenirs, tout particulièrement quand la tâche de mémoire privilégie les traces sur le sens. Par exemple, dans le paradigme DRM, les sujets se souviennent à tort de certains mots qu’ils n’ont jamais étudiés, parce que ces mots partagent le même sens que les mots réellement mémorisés.

Persistance des faux souvenirs. Les faux souvenirs résultant d’un traitement thématique sont plus durables que les souvenirs vrais reposant sur les traces litttérales. Ce phénomène est prédit notamment par le Principe 3.

Inversion développementale des faux souvenirs. Quand la tâche de mémoire privilégie le traitement thématique, les enfants plus âgés et les adultes produisent plus de faux souvenirs que les enfants plus jeunes, car ils sont plus à même d’extraire le sens des évènements et de connecter les informations entre elles (Brainerd, Reyna, & Ceci, 2008). C’est le cas, par exemple, dans le paradigme DRM.

Création de faux souvenirs par simple testing. Même des questions non suggestives peuvent provoquer la formation de faux souvenirs quand elles portent sur le sens des évènements. Des tests répétés avec des questions neutres favorisent la pratique du traitement littéral et du traitement thématique des évènements, ce qui favorise la production à la fois des vrais et des faux souvenirs.

Remémoration fantôme. Les faux souvenirs issus d’un traitement thématique sont généralement associés à un sentiment de familiarité parce qu’ils partagent des similitudes avec les expériences réellement vécues. Cependant, quand certaines conditions sont réunies, certains faux souvenirs peuvent être accompagnés de la restauration mentale illusoire et vivace de « l’occurrence » de l’évènement. Ce phénomène de remémoration fantôme (phantom recollection), qui rend un faux souvenir difficilement distinguable d’un vrai souvenir, apparaît quand les expériences vécues ciblent de manière répétée des significations familières, de telle sorte que les traces de ces significations deviennent particulièrement solides, et quand les faux évènements constituent des indices de récupération particulièrement efficaces de ces significations.

Comparaison avec d’autres théories sur les faux souvenirs

Constructivisme. Selon ce point de vue, les informations erronées d’un faux souvenir sont intégrées aux informations exactes. Cette approche fait donc l’hypothèse d’un code unique alors que la théorie de la trace floue fait l’hypothèse d’un code double, c’est-à-dire les traces littérales et les traces thématiques, encodées en parallèle et stockées de manière indépendante (voir Reyna & Lloyd, 1997).

Contrôle de la source. Selon cette théorie (Johnson, Hashtroudi, & Lindsay, 1993), les faux souvenirs sont le résultat d’une erreur ou d’une confusion sur la source d’un souvenir (un souvenir est attribué à la réalité alors qu’il a été en fait imaginé ou suggéré). Les décisions sur la source des souvenirs sont sous l’influence de nombreux facteurs. Au contraire, la théorie de la trace floue repose sur un nombre limité d’hypothèses (voir Reyna & Lloyd, 1997).

Théorie de l’activation associative. L’activation d’un concept se diffuse rapidement et automatiquement (du moins chez l’adulte) au sein d’un réseau associatif de concepts (Howe, Wimmer, Gagnon, & Plumpton, 2009). Par exemple, dans une tâche DRM, l’activation des mots étudiés se répand vers les mots non étudiés, mais partageant un sens similaire. Ces mots pourront alors être rappelés ou reconnus à tort. Dans la théorie de la trace floue, les faux souvenirs résultent plutôt d’une extraction du thème des évènements.

Applications en psychologie légale

- Production de faux souvenirs spontanés et induits pendant les entretiens d’investigation ;
- Fiabilité des témoignages chez l’enfant et l’adulte.

Références

Brainerd, C. ., Reyna, V. F., & Ceci, S. J. (2008). Developmental reversals in false memory : A review of data and theory. Psychological Bulletin, 134(3), 343-382.

Brainerd, C. J., & Reyna, V. F. (1995). Fuzzy-trace theory : An interim synthesis. Learning and Individual Differences, 7(1), 1-75.

Brainerd, C. J., & Reyna, V. F. (2001). Fuzzy-trace theory : Dual account in memory, reasoning, and cognitive neuroscience. Advances in Child Development and Behavior, 28, 41-100.

Brainerd, C. J., & Reyna, V. F. (2002). Fuzzy-trace theory and false memory. Current Directions in Psychological Science, 11(5), 164–169.

Brainerd, C., & Reyna, V. (2004). Fuzzy-trace theory and memory development. Developmental Review, 24(4), 396–439.

Brainerd, C. J., & Reyna, V. F. (2005). The Science of False Memory. New York : Oxford University Press.

Howe, M. L., Wimmer, M. C., Gagnon, N., & Plumpton, S. (2009). An associative-activation theory of children’s and adults’ memory illusions. Journal of Memory and Language, 60(2), 229-251.

Johnson, M. K., Hashtroudi, S., & Lindsay, D. S. (1993). Source monitoring. Psychological Bulletin, 114(1), 3-29.

Reyna, V. F., & Lloyd, F. (1997). Theories of false memory in children and adults. Learning and Individual Differences, 9(2), 95–123.

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