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Forcer un témoin à répondre aux questions : quels effets sur sa mémoire ?

16 novembre 2006 par Frank Arnould

Pour différentes raisons, un témoin peut ne pas avoir de réponse à des questions posées au cours d’un interrogatoire. S’il est néanmoins forcé à y répondre, certains éléments rapportés risquent d’être simplement devinés ou supposés. Ces informations, générées par le témoin lui-même, peuvent jouer le rôle d’informations trompeuses et être ensuite rappelées lors d’un second entretien. La consistance du témoignage, lors d’interrogatoires multiples, pouvant être interprétée comme un gage de sa fiabilité, on mesure bien les risques de ce type de situation. Mais est-ce vraiment le cas ?

Pezdek, Sperry et Owens, de la Claremont Graduate University (Etats-Unis), ont étudié ces phénomènes (réponses forcées à des questions et effet ultérieur sur la mémoire d’un délit), dans deux expériences (Pezdek & Owens, 2007).

Dans la première, les participants visionnent la vidéo d’un « car-jacking ». Les témoins sont ensuite interrogés : on leur pose des questions avec réponse possible (ces questions font référence à des éléments présents dans la vidéo) ou réponse impossible (questions faisant référence à des informations absentes de la vidéo ; par exemple, on demande d’indiquer le logo présent sur la chemise du malfaiteur alors que celle-ci n’en arbore, dans les faits, aucun).

Les observateurs sont également répartis dans deux groupes : certains d’entre eux sont forcés de répondre à toutes les questions (et donc de deviner les réponses aux questions insolubles) alors que pour d’autres, l’option « je ne sais pas » est permise. Les auteurs font remarquer que même dans ce dernier groupe, il est possible que des réponses soient « devinées » (guessed). Toutefois, ce comportement est ici volontaire et non forcé comme pour le premier groupe. La deuxième expérience introduit, dans cette phase de l’expérience, une procédure supplémentaire : certaines questions (avec et sans réponse possible) sont répétées trois fois. Une semaine plus tard, un second interrogatoire est organisé où sont posées les mêmes questions que dans l’entretien initial. Tous les sujets ont ici la possibilité de répondre « je ne sais pas ».

L’objectif principal des chercheurs est d’étudier les réponses lors du deuxième interrogatoire (Temps 2) en fonction de celles qui ont été données au cours du premier (Temps 1).

- Les réponses aux questions insolubles :

Lorsque les témoins ont été forcés à y répondre, 40 % (Expérience 1), et 38 % (Expérience 2) des réponses, forcément erronées, sont identiques au Temps 2 à celles données au Temps 1, alors même que dans l’interrogatoire final l’option « je ne sais pas » était permise. On remarque, néanmoins, que ce cas de figure n’est pas le plus fréquent.

De façon statistiquement significative, la proportion des réponses identiques sur les deux interrogatoires est plus importante pour les témoins qui pouvaient deviner volontairement que pour ceux dont les réponses étaient forcées. Par rapport aux sujets qui ont généré volontairement des réponses, ceux dont les réponses sont forcées ont plus tendance à choisir l’option « je ne sais pas » dans le dernier interrogatoire plutôt que de donner la même réponse que celle du Temps 1. Autrement dit, les témoins se souviennent moins bien des réponses forcées que de celles ont été devinées volontairement. Dans ce dernier cas, on peut supposer que les observateurs pense avoir réellement vu les éléments erronés qu’ils rapportent.

Peu importe le fait d’avoir été forcé de répondre ou d’avoir deviné volontairement, la proportion de réponses identiques dans les deux interrogatoires est plus élevée pour les questions répétées au cours du premier entretien. Cela revient à dire que des témoins qui ont deviné des réponses à des questions posées plusieurs fois, ont plus tendance à réintroduire ces faux souvenirs lors d’interrogatoires ultérieurs que lorsque des questions n’ont été présentées qu’une seule fois.

- Les questions avec réponses possibles :

Lorsque les témoins doivent répondre aux questions faisant référence à des éléments présents dans la vidéo, ceux qui ont été contraints de répondre ont un taux de rappel des éléments corrects au Temps 2 supérieur (Expérience 1) ou identique (Expérience 2) à celui des témoins qui n’ont pas subi cette pression. Dans les deux expériences, forcer un témoin à répondre produit un taux significativement plus élevé de rappels incorrects par rapport aux autres participants de l’expérience.

Les implications pratiques de ces expériences doivent être considérées avec prudence, d’autant plus que les travaux expérimentaux sur la pression pour répondre et l’effet qui en découle sur la mémoire d’un délit au cours d’interrogatoires multiples sont encore très peu nombreux.

Référence :

Pezdek, K., Sperry, K, Owens, S.M. (2007). Interviewing witness : The effect of forced confabulation on event memory. Law and Human Behavior, 31, 463-478.

Mots-clés :

Témoignage oculaire, Interrogatoire répété, Réponse forcée, Répétition des questions, Mémoire.

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