Huit idées fausses sur les témoignages d’enfants ?

9 janvier 2007 par Frank Arnould

Malgré les progrès de la recherche scientifique, le psychologue Stephen Ceci et ses collaborateurs estiment que des idées et des croyances erronées perdurent concernant les témoignages d’enfants. Les auteurs ont dénombré huit opinions fausses qu’ils confrontent aux résultats de la recherche.

Première idée fausse ? On peut diagnostiquer un interrogatoire comme suggestif à partir du nombre de questions dirigées. Le nombre de questions dirigées n’est pas un indicateur suffisant d’un interrogatoire suggestif. Un interrogateur peut utiliser d’autres moyens pour suggérer des informations à l’enfant (renforcer positivement ou négativement des réponses, faire appel à la pression de pairs ou des parents, répéter une question jusqu’à ce que l’enfant communique la réponse attendue, installer un climat émotionnel accusatoire ou négatif...)

Deuxième idée fausse ? La suggestibilité est surtout un problème chez les jeunes enfants. Si les jeunes enfants sont plus vulnérables aux suggestions, les plus âgés, ainsi que les adultes, peuvent l’être également. Certaines études montrent même que des enfants plus âgés peuvent y être tout aussi sensibles, et même plus dans certaines conditions, que des enfants plus jeunes.

Troisième idée fausse ? Des interrogatoires répétés sont nécessaires pour influencer les propos d’un enfant. Des formes modérées de suggestion ne sont pas efficaces. La recherche montre que des enfants peuvent intégrer des suggestions après un seul interrogatoire. Les réponses suggérées au cours de ce premier interrogatoire peuvent d’ailleurs être exposées à nouveau par l’enfant au cours des interrogatoires suivants.

Quatrième idée fausse ? Les propos spontanés des enfants sont toujours exacts. Les auteurs constatent effectivement que les comptes rendus des enfants sont plus exacts lorsque des questions ouvertes leur sont posées, plutôt que des questions spécifiques ou dirigées. Cependant, si des enfants ont d’abord été questionnés de manière suggestive, leurs propos spontanés ultérieurs peuvent être contaminés par ces suggestions. Les réponses spontanées ne sont donc pas une garantie systématique de l’absence d’erreurs dans le témoignage.

Cinquième idée fausse ? Des suggestions erronées conduisent inéluctablement à des comptes rendus erronés. S’il est souvent aisé de suggérer des réponses à certains enfants, d’autres y résistent. La recherche montre que la vulnérabilité aux suggestions dépend de facteurs contextuels (les caractéristiques propres à l’interrogatoire) et individuels (personnalité et aptitudes cognitives des enfants).

Sixième idée fausse ? On peut distinguer les propos erronés générés par un interrogatoire suggestif de ceux qui sont exacts. Des experts estiment qu’il existe des caractéristiques qui permettent de détecter si les propos d’un enfant sont erronés ou exacts. La recherche montre qu’il est très difficile de trouver des marqueurs qui permettraient de les distinguer.

Septième idée fausse ? Les enfants révèlent tardivement des événements traumatiques, les dénient et se rétractent souvent. Des données obtenues chez des adultes ayant subi des abus pendant leur enfance indiquent bien que seulement 33 % d’entre eux les ont révélés lorsqu’ils étaient enfant. Ce résultat confirme l’idée que les enfants abusés sexuellement diffèrent le moment où ils révèlent ce qu’ils ont subi. Cependant, l’analyse de la littérature conduit les auteurs à penser que les dénégations et les rétractations ne sont pas des phénomènes habituels chez les enfants abusés sexuellement. Ces enfants peuvent être conduits à révéler ces abus au moyen de questions ouvertes. Pour les auteurs, ce résultat dissipe la croyance selon laquelle le recours à des questions suggestives est nécessaire pour aider un enfant à dévoiler les abus dont il a été victime.

Huitième idée fausse ? La recherche en laboratoire ne reflète pas de façon précise les expériences de témoignage des enfants dans des conditions réelles. Des experts estiment que si les recherches de laboratoire montrent des taux élevés de suggestibilité, la raison est à trouver dans les stratégies de suggestion extrêmes ou coercitives utilisées, que l’on rencontre rarement dans les situations réelles. Il semblerait, au contraire, que ce type de stratégies existe également lors des interrogatoires réels. Une analyse de la littérature montre que les interrogatoires de travailleurs sociaux ou de différents professionnels impliqués dans l’application de la loi contiennent, en moyenne, dix questions suggestives, ce qui est supérieur à ce qui est pratiqué dans beaucoup de recherches expérimentales. Les auteurs estiment que la recherche scientifique peut être pertinente pour les situations de témoignage réel d’enfants.

La lecture de l’article de Ceci et al. (2007) est recommandée pour appréhender de façon plus précise leur argumentation et sa base empirique, ainsi que les ambiguités et les contradictions qu’ils reconnaissent eux-mêmes dans leurs analyses.

Référence :

Ceci, S.J., Kulkofsky, S., Klemfuss, J.Z., Sweeney, C.D., & Bruck, M. (2007). Unwarranted assumptions about children’s testimonial accuracy. Annual Review of Clinical Psychology, 3, 311-328.

Mots-clés :

Témoignage oculaire, Suggestibilité, Mémoire, Interrogatoire, Enfants abusés sexuellement

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