Identification de suspects : certitude et intervalle de rétention

9 octobre 2009 par Frank Arnould

Les témoins oculaires identifiant avec certitude un suspect sont-ils obligatoirement précis, même quand les tapissages de police se déroulent bien après les faits ?

PNG - 50.2 ko

Certains témoins oculaires assurent avec force avoir reconnu l’auteur d’un crime dans une parade d’identification. « C’est bien lui, j’en suis sûr à 95 % ! », affirment-ils. La certitude qu’affichent ces personnes permet-elle de considérer leur témoignage comme étant précis ?

Plusieurs études montrent que jurés, policiers, juges ou magistrats accordent un rôle important à cette information de confiance pour décider de la culpabilité d’un individu. Or, les premiers bilans de la littérature scientifique sont plutôt pessimistes : certitude et précision des identifications ne seraient pas ou ne seraient que modestement associées !

Cependant, des avancées théoriques et méthodologiques permettent de réviser en partie ce point de vue. Ainsi, plusieurs études montrent que la relation entre certitude et précision varie en fonction de différents facteurs : elle est plus élevée dans certains cas que dans d’autres. En particulier, ces deux variables sont plus fortement associées quand les témoins oculaires choisissent un individu dans le tapissage que quand ils n’en sélectionnent aucun.

En outre, l’application de nouvelles méthodes statistiques aux données expérimentales – les méthodes de calibrage – suggère que le lien entre certitude et précision des identifications aurait été sous-évalué par les techniques corrélationnelles classiques.

C’est en utilisant ces nouveaux modes d’analyse de données que l’équipe de psychologues dirigée par James Sauer, de l’Université de Portsmouth au Royaume-Uni, évalue l’évolution éventuelle de l’association entre certitude et précision des identifications en fonction de l’intervalle de temps séparant les faits de la séance de tapissage. S’interroger sur cette question est important puisque témoins et victimes sont souvent convoqués à une séance d’identification de suspect plusieurs jours, voire plusieurs mois après les faits. Est-ce que, dans cette situation, leur niveau de certitude peut toujours être un indicateur de la justesse de leur décision, alors que les souvenirs des faits se sont probablement affaiblis ?

La méthode employée par les chercheurs est très simple. Des couples différents d’expérimentateurs se rendent sur le campus de l’université, dans les rues de la ville ou encore dans des parcs publics. L’un des expérimentateurs de chaque couple aborde des passants et leur demande de bien vouloir regarder son collègue pendant 10 secondes, ce dernier se tenant à une distance de dix mètres environ du « témoin ». Plus de mille personnes, âgées de 15 à 85 ans, sont ainsi recrutées pour l’expérience.

Immédiatement après avoir visionné l’expérimentateur cible ou bien plusieurs semaines plus tard, les participants doivent décider s’il fait partie ou non d’une parade d’identification comprenant en tout huit personnes. Dans certains cas, le visage de l’expérimentateur est présent dans le tapissage, dans d’autres cas, il en est absent — une situation simulant les parades dans lesquelles le suspect est innocent. Ils sont ensuite invités à exprimer leur confiance dans leur choix sur une échelle d’évaluation en onze points (de 0 à 100 %).

Par rapport aux parades d’identification se déroulant immédiatement après l’observation de l’expérimentateur cible, celles différées dans le temps conduisent les témoins à être bien trop sûrs d’eux-mêmes et la diagnosticité [1] des décisions est plus faible.

Cependant, les résultats confirment que l’association entre certitude et précision des identifications est plus robuste chez les personnes désignant un individu (les « sélectionneurs ») que chez ceux n’effectuant aucun choix (les « non-sélectionneurs »). Plus le niveau de certitude des premiers est élevé, plus la diagnosticité de leurs décisions croît. Autrement dit, plus ces témoins se sentent confiants, plus leurs décisions sont probablement plus précises. Fait important, ce phénomène est constaté quel que soit l’intervalle de rétention considéré.

Ainsi, l’intervalle de rétention n’affecterait pas la relation entre certitude et précision des identifications chez les témoins sélectionneurs, un résultat que les auteurs jugent encourageant. Mais ils émettent aussitôt des réserves sur l’exploitation possible qui pourrait être faite de cette conclusion. Leur étude ne prend pas en compte différents facteurs pouvant affaiblir cette relation quand le temps séparant les faits de la séance de tapissage s’accroît. Il serait donc prématuré, rappellent-ils, de penser que le niveau de certitude pourra toujours prédire le niveau de précision de témoins oculaires quand l’intervalle de rétention augmente.

Référence :

Sauer, J., Brewer, N., Zweck, T., & Weber, N. (sous presse). The effect of retention interval on the confidence-accuracy relationship for eyewitness identification. Law and Human Behavior.

Lecture supplémentaire :

Py, J., & Demarchi, S. (2004). Quelle fiabilité accordée aux témoignage ? Pour la Science, n° 318, 26-31.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Parade d’identification – Intervalle de rétention – Mémoire – Cognition – Relation certitude-précision – Adultes

À lire également sur PsychoTémoins :

Sous-rubrique Actualités de la recherche – Parades d’identification, reconnaissance des visages et des voix

« Je suis certain que c’est lui ! » : relations entre certitude des témoins et précision des identifications de suspects [version révisée]

Crédit photo :

Zoutedrop
Certains droits réservés (Licence Creative Commons)


[1] Les rapports de diagnosticité permettent d’évaluer la fiabilité probable des décisions prises par les témoins oculaires.