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Identification de suspects : deux facteurs influençant la mémoire des témoins oculaires

20 mars 2012 par Frank Arnould

Voir un visage plus longtemps, ou le mémoriser de manière globale, aiderait à mieux s’en souvenir.

En 1978, le psychologue américain Gary Wells distinguait deux catégories de facteurs pouvant influencer la mémoire des témoins oculaires. Certains de ces facteurs tombent sous le contrôle du système judiciaire. Ce sont les variables du système. Par exemple, les consignes données au témoin avant de participer à un tapissage et la manière dont sont choisis les figurants d’une parade d’identification entrent dans cette catégorie.

D’autres facteurs ne sont pas contrôlables par le système judiciaire. Ce sont les variables d’estimation (voir Tableau ci-dessous). Le psychologue Brian Bornstein et ses collègues ont analysé la littérature scientifique traitant de l’influence de deux facteurs d’estimation sur l’identification de visages. La première méta-analyse s’est intéressée au rôle qu’exerce la durée d’exposition de visages non familiers sur la fiabilité de leurs souvenirs, et ce, dans une tâche de reconnaissance et dans des situations de tapissages policiers.

La différence entre ces deux types de tâches est la suivante : dans une épreuve de reconnaissance, les participants mémorisent plusieurs visages et doivent ensuite les reconnaître parmi des visages nouveaux. Dans un tapissage de police, les participants mémorisent (généralement) un seul visage (celui du malfaiteur) qu’ils doivent ensuite identifier ou non parmi des figurants.

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Les variables d’estimation dans les témoignages oculaires (d’après Lampinen, Neuschatz & Cling, 2012)

Pour réaliser cette méta-analyse, les chercheurs ont retenu 25 articles publiés dans des revues scientifiques entre 1970 et 2006. Ces études ont représenté un total de 2983 participants et 33 estimations indépendantes d’ampleurs d’effet. Les durées d’exposition aux visages allaient de 0,7 à 3570 secondes. Les participants mémorisaient les visages de manière incidente. Ils n’étaient donc pas prévenus que leur mémoire allait ensuite être testée. Ce dernier critère de sélection a été retenu pour que les expériences se rapprochent le plus possible des conditions de témoignages réels.

Les analyses ont montré que la mémoire des visages était meilleure quand les temps d’exposition étaient longs. Cependant, la relation entre temps d’exposition et performance de la mémoire n’était pas linéaire. Le bénéfice associé au fait d’ajouter un temps de visualisation supplémentaire était plus grand pour la partie inférieure de la distribution, jusqu’à environ 30 secondes. Au-delà, l’augmentation du temps d’exposition a dû être substantielle pour pouvoir observer une amélioration significative de la performance en mémoire.

Le type de paradigme expérimental (reconnaissance versus tapissage policier) n’a pas modéré ces effets. Cette découverte, ont noté les chercheurs, devrait accroitre la confiance des experts du témoignage et des décideurs dans la possibilité de généraliser les résultats obtenus en laboratoire aux comportements de témoins réels.

Cependant, un temps d’exposition long ne constitue pas une garantie systématique qu’un témoin a identifié avec précision un suspect dans un tapissage. Une affaire s’étant déroulée aux États-Unis illustre parfaitement ce type de situation (Lampinen, Neuschatz, & Cling, 2012). En 1984, Jennifer Thompson est victime d’un viol brutal. Tout au long de l’agression, qui a duré environ une demi-heure, la victime s’est efforcée de regarder le visage de son agresseur. Elle identifiera plus tard Ronald Cotton comme l’auteur du viol. Bien que clamant son innocence, Cotton fut condamné sur la base du témoignage de Jennifer Thompson. Mais après avoir passé plus de dix ans en prison, Cotton fut finalement disculpé par un test ADN.

La seconde méta-analyse a porté sur l’influence des opérations mise en œuvre par les sujets pendant la mémorisation (encodage) de visages non familiers. Les psychologues ont retenu pour leurs analyses 26 articles publiés dans des revues scientifiques entre 1974 et 1999, représentant un total de 2033 participants et 34 estimations indépendantes d’ampleurs d’effet.

Dans ces expériences, un traitement profond ou superficiel des visages était requis de la part des participants. Dans le premier cas, il leur était demandé d’émettre des jugements sociaux sur les visages, un type de traitement connu pour favoriser une approche globale, holistique, des visages. Dans le second cas, les sujets émettaient des jugements sur des traits faciaux.

Les études dans lesquelles les participants mémorisaient intentionnellement des visages en vue d’un test de mémoire ont été écartées.

Les résultats ont montré que les sujets émettant des jugements sociaux sur les visages s’en souvenaient mieux que les participants se focalisant sur des traits faciaux particuliers. Ici également, le type de paradigme expérimental n’a pas modéré significativement l’ampleur des effets.

D’un point de vue pratique, « les résultats présents suggèrent que les témoins devraient être questionnés minutieusement sur la durée pendant laquelle ils ont vu le malfaiteur et, ce faisant, sur le type de traitement effectué. Ces jugements rétrospectifs, particulièrement ceux concernant la durée de l’évènement, ne sont pas entièrement fiables […] et sont sujets aux distorsions. Par conséquent, ils devront être recueillis avant tout retour d’information sur l’identification et être corroborés par des preuves externes autant que possible (les opérations d’encodage ne peuvent pas être facilement corroborées, le temps d’exposition peut l’être) », ont conclu les chercheurs (notre traduction).

Références :

Bornstein, B. H., Deffenbacher, K. A., Penrod, S. D., & McGorty, E. K. (2012). Effects of exposure time and cognitive operations on facial identification accuracy : A meta-analysis of two variables associated with initial memory strength. Psychology, Crime & Law, 18(2), 473-490. doi:10.1080/1068316X.2010.508458

Lampinen, J. M., Neuschatz, J. S., & Cling, A. D. (2012). The Psychology of Eyewitness Identification. Hove : Psychology Press Ltd.

Wells, G. L. (1978). Applied eyewitness-testimony research : System variables and estimator variables. Journal of Personality and Social Psychology, 36(12), 1546–1557.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Reconnaissance des visages – Temps d’exposition – Encodage – Traitement holistique – Parade d’identification – Tapissage – Mémoire – Force des souvenirs – Cognition – Adultes

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Sous-rubrique Actualités de la recherche – Parades d’identification